Dans un entretien fleuve, André Franquin s’amusait à paraphraser Flaubert : « Gaston, c’est moi ! » Derrière le gaffeur en pull vert trop court se cachait le regard d’un dessinateur sur son époque et ses travers. Dès lors, une question taraude tout amateur de bande dessinée et d’automobiles anciennes : par quel miracle ce héros de la paresse a-t-il jeté son dévolu sur une Fiat 509 des années 1920 pour sillonner les rues de Bruxelles ?
Gaston Lagaffe naît le 28 février 1957 dans les pages du journal Spirou comme le parfait antihéros. Pensé avec le rédacteur en chef Yvan Delporte, il n’est ni pilote émérite, ni détective, ni reporter aventurier. Simple garçon de bureau à la démarche traînante, il attend. Mais pour accomplir ses gaffes à plus grande échelle, il lui fallait un destrier à sa mesure.

Du rêve avorté en Citroën 5 CV au coup de génie italien
Il faut patienter jusqu’en 1962 pour que Franquin motorise enfin son personnage. Dans un premier temps, l’auteur jette son dévolu sur une vénérable Citroën 5 CV « Trèfle » d’avant-guerre. L’idée dissimule un calcul malicieux, typique de l’humour du dessinateur : « Chez Citroën, quand ils sauront que je fais rouler mon héros avec une épave pareille, ils m’enverront peut-être une DS 19 flambant neuve pour sauver leur image ! » Le quai de Javel restant de marbre face au clin d’œil, Franquin remise la Citroën au placard pendant deux ans.
Le retour au volant a lieu en 1964. Cette fois, le choix est définitif et bien plus tranché : ce sera une Fiat 509. Concurrent direct de la petite Citroën lors de sa sortie en Italie au milieu des années 1920, le modèle s’impose grâce à un souvenir personnel de Franquin : « Juste après la guerre, un de mes copains avait acheté une Fiat 509 à un escroc. L’huile fuyait de partout, le châssis grinçait à chaque virage. Je l’ai reconstituée de mémoire dans mes planches. »
Avec le concours précieux de son complice Jidéhem — passionné d’automobiles et dessinateur émérite des carrosseries et des décors du journal —, le tacot prend vie sous une livrée jaune canari flanquée de bandes noires sur le capot. Un engin rustique à carrosserie torpédo ou conduite intérieure qui jure avec férocité face aux luxueuses Lincoln, Mercedes ou Ford Mustang du redoutable homme d’affaires Aimé De Mesmaeker.
Une fiche technique modeste pour des délires avant-gardistes
Produite au Lingotto de Turin entre 1925 et 1930 à un peu plus de 90 000 exemplaires, la Fiat 509 s’étire sur 3,70 mètres. Sous son capot étroit vibre un modeste quatre-cylindres borgne de 990 cm³ délivrant à peine 22 chevaux. Autant dire que les performances flirtent avec la contemplation : l’agent Longtarin n’a souvent aucun mal à rattraper l’équipage à bicyclette, alors même que Gaston jure avoir réglé les vis platinées « au millipoil ».
Loin d’être une simple caricature de vieille guimbarde, la Fiat 509 de Gaston devient un véritable banc d’essai ambulant. Franquin y aborde, avec cinquante ans d’avance, les débats contemporains sur la place de l’automobile en milieu urbain, la pollution et les carburants alternatifs :
- La quête des carburants verts : conversion au gazogène artisanal, adjonction de sciure, alcools frelatés ou propulseurs chimiques instables.
- Le record involontaire face à la Citroën SM : lorsque l’explosion de son gazogène propulse la petite torpédo à 160 km/h sur l’autoroute, pulvérisant le radar des gendarmes médusés et laissant sur place la fine fleur de l’ingénierie française.
- La tragique incursion sur le grand circuit sarthois : désireux d’emmener mademoiselle Jeanne assister aux 24 Heures du Mans par les petites départementales, Gaston égare son tacot et débouche directement en pleine nuit sur la ligne droite des Hunaudières, au milieu des prototypes lancés à pleine charge.
Du pondoir à poules au statut d’icône turinoise
Le réalisme du comportement de l’auto ne devait rien au hasard. Les éditions Dupuis avaient déniché une véritable Fiat 509 à l’abandon dans une ferme, où les poules venaient pondre sur la banquette en crin. Restaurée tant bien que mal pour participer aux opérations promotionnelles du journal, la voiture plafonnait péniblement à 40 km/h : ses convoyeurs mettaient plusieurs jours à rallier les festivals, rincés par les courants d’air et le bruit d’échappement.
Si Fiat n’a évidemment pas relancé les chaînes de production de son modèle d’avant-guerre grâce au succès de la bande dessinée, la marque italienne a vite compris l’aura de ce partenariat involontaire. Dès 1977, la firme de Turin éditait un volume collector intitulé « La fantastica FIAT 509 di Gaston Lagaffe ».
Plus qu’une simple automobile de fiction, ce tacot brinquebalant incarne une philosophie mécanique : celle d’une résistance poétique face à la vitesse frénétique du monde moderne.

