Costumes en lin pastel, néons fuchsia se reflétant sur l’asphalte humide d’Ocean Drive et synthétiseurs signés Jan Hammer : au milieu des années 1980, la série Miami Vice (Deux flics à Miami) ne se contente pas de révolutionner les codes de la télévision, elle impose une esthétique visuelle totale.
Au cœur de ce tableau crépusculaire, un objet roulant va cristalliser à lui seul l’esprit d’une décennie : la Ferrari Testarossa blanche de 1986 du détective James « Sonny » Crockett. Pourtant, l’arrivée de ce monstre à moteur douze-cylindres à plat à l’écran n’était pas prévue au scénario. Elle est le fruit d’une intense guerre juridique, d’une humiliation publique ordonnée par Enzo Ferrari et d’un bricolage de cascadeurs digne des plus grands secrets d’Hollywood.
L’affront McBurnie : Une fausse Daytona sous les palmiers
Lorsque la série est lancée en 1984 par le producteur Michael Mann, le personnage de flic infiltré incarné par Don Johnson doit rouler dans une voiture à la hauteur de sa couverture de flambeur fortuné. Le choix initial se porte sur la sculpturale Ferrari 365 GTS/4 Daytona Spyder.
Problème : produite à seulement 122 exemplaires entre 1969 et 1973, une authentique Daytona Spyder est alors introuvable à un tarif raisonnable pour une production télévisée, et trop précieuse pour risquer d’être abîmée sur un tournage.
La production se tourne alors vers un carrossier californien, Tom McBurnie, qui fabrique des répliques :
- La supercherie mécanique : La « Daytona » noire de Sonny Crockett repose en réalité sur le châssis d’une Chevrolet Corvette C3 de 1972, habillée d’une carrosserie en fibre de verre imitant les lignes de Pininfarina.
- Le succès commercial : Propulsée par un V8 américain et une boîte automatique, l’illusion fonctionne parfaitement auprès des téléspectateurs. Le succès de la série fait exploser les commandes de kits chez McBurnie Coachcraft.
La colère d’Enzo Ferrari et l’exécution au lance-roquettes
À Maranello, le fondateur de la marque ne goûte guère la plaisanterie. Voir le blason au cheval cabré associé en mondovision à une contrefaçon montée sur un châssis General Motors provoque la fureur d’Enzo Ferrari.
En 1986, le constructeur italien engage des poursuites judiciaires contre McBurnie pour contrefaçon et violation de marque, tout en menaçant les studios Universal d’un procès retentissant si la fausse Daytona n’est pas immédiatement retirée de l’antenne.
Un accord secret et sans concession est trouvé entre les deux parties :
- Universal s’engage à faire disparaître la réplique à l’écran de manière définitive.
- En contrepartie, Ferrari offre gracieusement à la production deux authentiques Testarossa flambant neuves de 1986.
L’exécution de la fausse Daytona est théâtralisée dans l’épisode d’ouverture de la saison 3 (« Pas de panique » / When Irish Eyes Are Crying) : lors d’une transaction d’armes qui tourne mal sur les docks, un trafiquant tire une roquette de missile Stinger sur la fausse Ferrari noire, la pulvérisant dans une explosion dantesque. L’affront est lavé dans le feu.
Du noir d’origine au blanc immaculé : L’exigence de la nuit
Les deux Testarossa livrées par l’usine de Maranello arrivent sur le plateau de tournage peintes dans leur teinte d’origine : Nero metallizzato (noir métallisé).
C’est le producteur délégué Michael Mann, perfectionniste obsessionnel du cadrage et de la photographie nocturne, qui identifie immédiatement une faille : lors des courses-poursuites sous les néons de Miami, une carrosserie noire absorbe la lumière et disparaît complètement dans l’obscurité des plans larges.
La décision est prise sur-le-champ : les deux Testarossa sont repeintes en blanc brillant. Avec ses ouïes latérales stromboscopiques, ses rétroviseurs surélevés et sa mécanique V12 à 180° de 4,9 litres développant 390 chevaux, la berlinette blanche devient instantanément l’icône absolue de la culture synthwave et des années fric.
La doublure de l’ombre : Une Testarossa sur base De Tomaso Pantera
Si les deux véritables Testarossa officielles assurent les plans rapprochés et les scènes où Sonny Crockett descend de voiture, pas question de risquer de broyer ces montures de prestige à 150 000 dollars lors des sauts de trottoirs ou des tête-à-queue.
Pour encaisser les scènes d’action violentes, le cascadeur et préparateur Carl Roberts conçoit une doublure sur mesure :
- Un châssis d’acier : Roberts utilise la base roulante d’une De Tomaso Pantera de 1972 accidentée.
- Un V8 indestructible : Le moteur est un V8 Ford 351 Cleveland de 5,7 litres préparé pour encaisser les pires contraintes thermiques, associé à une transmission renforcée et des suspensions relevées.
- Une carrosserie sacrificielle : Des moules en fibre de verre fidèlement calqués sur la véritable Testarossa sont appliqués sur le châssis de la Pantera, équipés d’un sabot de protection en acier sous le carter pour permettre les glissades et franchissements d’obstacles.
Le chef-d’œuvre involontaire du marketing moderne
L’épopée de la Testarossa de Miami Vice reste l’un des retournements d’image les plus spectaculaires du monde automobile.
Partie d’un conflit juridique frontal entre un constructeur intransigeant et des producteurs hollywoodiens, l’affaire a offert à Ferrari la vitrine publicitaire la plus puissante de son histoire contemporaine. Près de quarante ans plus tard, impossible d’évoquer une Testarossa sans que l’image de sa robe blanche ne surgisse sous les néons de Floride.
