Étiquette : Patrimoine routier

  • Route 66, Épisode 4 : La mythologie récupérée ou le triomphe du fantôme de bitume

    Route 66, Épisode 4 : La mythologie récupérée ou le triomphe du fantôme de bitume

    Le 27 juin 1985, lorsque l’American Association of State Highway and Transportation Officials a officiellement retiré à la Route 66 son statut de grande voie fédérale, l’administration pensait classer un dossier obsolète. C’était sans compter sur la capacité de l’être humain à transformer ses ruines en sanctuaires. Radiée des cartes géographiques, la route est instantanément devenue un mythe mondial. Paradoxe absolu : c’est une fois déclarée morte que la Mother Road est devenue éternelle.

    Du calvaire social au pèlerinage pop

    À l’origine, la Route 66 n’avait pourtant rien d’un conte de fées. John Steinbeck l’appelait la « route de la fuite » dans Les Raisins de la colère, décrivant le cordon ombilical d’un peuple en détresse fuyant la misère. Mais avec les années, la culture populaire a lavé les larmes pour ne garder que le vernis de l’insouciance.

    La chanson de Bobby Troup, Get Your Kicks on Route 66, popularisée par Nat King Cole puis reprise par les Rolling Stones, a achevé de métamorphoser ce chemin de croix en un hymne à la liberté hédoniste. En quelques décennies, le ruban de bitume est devenu un produit culturel d’exportation de masse. L’Europe et le reste du monde, fascinés par ces grands espaces américains qu’ils n’ont pas, y envoient chaque été des cohortes de passionnés louant des Mustang décapotables ou des Harley-Davidson pour vivre un fantasme calibré de toutes pièces par Hollywood.

    Le miracle de Seligman et le filtre Pixar

    Si la route survit physiquement aujourd’hui, elle le doit à des résistants locaux qui ont refusé l’effacement géographique. À Seligman, au cœur de l’Arizona, un barbier nommé Angel Delgadillo a refusé de voir sa communauté mourir après l’ouverture de l’Interstate 40. En fondant la première association de sauvegarde de la Route 66 en 1987, il a amorcé un mouvement de patrimonialisation unique.

    Ce combat local a trouvé son écho le plus puissant et le plus inattendu en 2006 dans les studios de Pixar. Le film d’animation Cars n’est rien d’autre que l’histoire romancée et poignante de cette amnésie collective. La petite ville fictive de Radiator Springs, sauvée de l’oubli par Flash McQueen, a fait comprendre à une nouvelle génération mondiale d’enfants et de parents la tragédie humaine du contournement autoroutier. Du jour au lendemain, les ruines commerciales et les vieilles stations-services abandonnées sont redevenues rentables, transformées en attractions touristiques mondiales.

    Le pèlerinage de l’illusion

    Aujourd’hui, s’aventurer sur la Route 66 est un acte de foi, presque une illusion d’optique. L’automobiliste moderne ne suit plus une ligne continue asphaltée de Chicago à Santa Monica ; il navigue au milieu d’un archipel de tronçons morcelés. Parfois, le bitume historique s’arrête net face à un grillage rouillé, absorbé par une propriété privée ou enseveli sous la terre battue. Ailleurs, il se confond de manière anonyme avec le béton stérile de l’Interstate.

    Mais pour le véritable petrolhead, l’intérêt n’est plus logistique depuis bien longtemps. Peint directement sur le goudron craquelé par le gel et le soleil, le célèbre écusson de la Route 66 fait office de relique. On s’y arrête, on coupe le moteur, on écoute le sifflement du vent dans les éoliennes métalliques. On ne cherche plus à aller vite, on cherche à capter l’esprit d’un temps où l’automobile dictait encore le rythme de la vie américaine.

  • Bleue, Blanche, Mauve : quand le Touring Club de France colorait nos Nationales

    Bleue, Blanche, Mauve : quand le Touring Club de France colorait nos Nationales

    Au milieu du XXe siècle, prendre la route pour partir en vacances tenait encore de l’aventure. Pour guider les premiers automobilistes, encourager le tourisme moderne et désengorger certains axes saturés, le Touring Club de France (TCF) et les comités de tourisme locaux ont eu une idée de génie : attribuer des noms évocateurs, poétiques et colorés aux grandes routes nationales. Une stratégie de marketing territorial avant l’heure qui a profondément marqué l’imaginaire des usagers de la route.

    La Route Bleue : l’alternative azuréenne

    C’est sans doute la plus célèbre des routes colorées de l’Hexagone. Née dans les années 1930, la Route Bleue avait un objectif pragmatique : offrir une alternative à la mythique mais déjà très encombrée Route Nationale 7 pour rejoindre la Côte d’Azur.

    Au départ de Paris, l’itinéraire suivait la RN7 jusqu’à Roanne, avant de bifurquer vers le sud-est via la RN82. Elle traversait Saint-Étienne, franchissait le col de la République (premier col routier de France à avoir été goudronné), redescendait vers Annonay et rejoignait la vallée du Rhône au niveau de Valence, pour finir sa course à Nice. Matérialisée par des plaques émaillées bleues caractéristiques apposées sur les façades et les carrefours, elle promettait aux Parisiens d’éviter le goulot d’étranglement de Lyon tout en profitant de paysages magnifiques.

    La Route Mauve : la diagonale espagnole

    Moins connue aujourd’hui mais tout aussi stratégique, la Route Mauve désignait la RN20. Cet axe historique reliait Paris à la frontière espagnole en passant par Orléans, Limoges, Toulouse et Foix, avant de franchir les Pyrénées.

    Pourquoi le mauve ? Cette couleur douce évoquait à la fois les paysages de la Sologne, les landes de bruyère du Limousin et la transition progressive vers la lumière du Midi et de la péninsule Ibérique. Le Touring Club de France et l’association de la Route Mauve en faisaient la promotion active auprès des touristes britanniques et nord-européens, la présentant comme la voie royale, fluide et pittoresque, vers le soleil espagnol.

    La Route Blanche : l’appel des sommets

    Pour les amateurs de sports d’hiver naissants et de paysages alpins, la couleur de référence était le blanc. La Route Blanche suivait le tracé de la RN5, reliant Paris à Genève et Chamonix en traversant la Bourgogne et le Jura.

    Ce nom projetait immédiatement l’automobiliste vers la neige, les sommets du Mont-Blanc et le franchissement des cols jurassiens, souvent enneigés. C’était la route des pionniers de la glisse et des escapades thermales, un axe où la conduite demandait autant d’attention que de contemplation.

    Des itinéraires gravés dans l’histoire

    Le travail d’animation touristique du Touring Club de France ne s’est pas arrêté aux couleurs. L’association a également parrainé et financé des tracés d’exception qui font encore rêver les conducteurs aujourd’hui :

    • La Corniche d’Or : Inaugurée en 1903 sous l’impulsion directe du TCF, cette route spectaculaire (la RN98) fut taillée dans la roche rouge de l’Estérel pour relier Saint-Raphaël à Cannes, au plus près de la Méditerranée.
    • La Route Napoléon : Baptisée ainsi en 1932, la RN85 suit fidèlement le vol de l’Aigle de Golfe-Juan à Grenoble, offrant un tracé sinueux d’une beauté technique incomparable pour les amateurs de belles trajectoires.
    • La Route des Grandes Alpes : Un projet titanesque initié dès 1909 par le TCF pour relier Thonon-les-Bains à Menton en franchissant les plus hauts cols alpins, ouvrant la haute montagne au tourisme automobile.

    Aujourd’hui, alors que les autoroutes ont largement absorbé le trafic de transit, redécouvrir ces tracés au volant d’une ancienne ou d’une youngtimer permet de retrouver le sens premier du voyage : prendre le temps d’apprécier le paysage, une couleur après l’autre.