Dans les allées du hall 4 à la Porte de Versailles, la foule se masse autour des prototypes néo-rétro du groupe Stellantis. Mais sur le stand Peugeot (stand A12), le véritable événement ne tient pas au show médiatique de l’E-T16. Il s’incarne dans les galbes tendus du concept RCZ Vision. Vingt-six ans après la 206 CC et onze ans après l’arrêt du coupé d’origine dans l’indifférence générale, la marque sochalienne présente un grand tourisme électrique de 4,60 mètres aux proportions d’une justesse chirurgicale. L’objet n’est pas un dessin d’estrade jeté sur le papier pour amuser les photographes. Il porte un message politique interne d’une violence rare : l’enterrement programmé du style cubique et boursouflé qui défigure la gamme depuis cinq ans.
Le mea culpa de Gilles Vidal : l’aveu de saturation sur les 3008
La déflagration esthétique s’est jouée sur la terrasse du centre de style de l’ADN à Vélizy-Villacoublay, en amont du salon. Face au contraste frappant entre l’élégance fluide de cette étude et le dessin tourmenté des 3008 et 5008 actuels — leurs boucliers avant chargés, leurs flancs verticaux et leurs poupes bunkerisées —, Gilles Vidal a laissé tomber le masque de la communication d’entreprise. Le grand patron du design européen de Stellantis a reconnu l’impasse : « Vous avez raison, on a sûrement manqué de retenue dans la mise en œuvre. La nécessité d’émerger sur le segment du SUV familial en France, il y a plus de 50 concurrents ! Oui, Peugeot doit revenir à plus de sobriété ».
Pour Matthias Hossann, directeur du design Peugeot depuis 2020, cet aveu sonne comme une libération technique. Formé pendant cinq ans aux exigences du marché chinois à Shanghai, le styliste en chef a profité de ce projet pour siffler la fin de la surenchère agressive. Le RCZ Vision étrenne le langage formel « Freeline Future » : disparition des nervures inutiles, étirement des lignes horizontales et réinterprétation sobre des trois griffes lumineuses sur les boucliers. Ce graphisme simplifié, étrenné sur l’étude Polygon fin 2025, préfigure fidèlement la proue de la future génération de la 208 attendue pour l’été 2027.
4,60 mètres et empattement long : la leçon tirée du Coupé 406
La rupture la plus nette avec le premier RCZ signé par Jérôme Gallix en 2007 concerne l’architecture. À l’époque, la voiture n’était qu’un dérivé direct de la compacte 308 : une longueur étriquée de 4,29 mètres, des dossiers arrière verticaux impraticables pour un adulte et un nez plongeant dicté par la plateforme thermique transversale PF2.
Le RCZ Vision efface cette tare d’ingénierie. Allongé de 31 centimètres pour atteindre 4,60 mètres, il adopte une véritable morphologie de grand tourisme à quatre places. Le volume habitable arrière dégage un espace aux jambes rigoureusement identique à celui du prestigieux Coupé 406 carrossé par Pininfarina au mitan des années quatre-vingt-dix, tandis que le porte-à-faux arrière préserve un coffre capable d’engloutir un sac de golf sans rabattre la banquette.
Les designers ont sculpté les volumes à l’échelle 1:1 dans la clay (l’argile industrielle des modeleurs) sous la houlette de Stefano Bolis. Le double bossage de pavillon en carbone — hommage aux travaux de Zagato, de la Dodge Viper et de la Corvette Mako Shark — s’intègre entre deux arches en aluminium anodisé qui épousent la courbure de caisse d’un seul tenant. Aux quatre coins, des jantes aérodynamiques travaillées pour limiter les turbulences s’ancrent dans des voies élargies, conférant au coupé une assiette visuelle qui évoque l’allure d’une Porsche 911 moderne tout en revendiquant l’espace d’une berline statutaire.






La sellerie haute couture de Vélizy : 20 peaux azur et pièces usinées
L’habitacle fait l’objet d’un traitement manufacturier unique au sein de la galaxie Stellantis. Là où la quasi-totalité des concept-cars recourent à des prestataires de prototypage externes en Italie ou en Allemagne, Peugeot a réquisitionné son propre atelier de sellerie interne à Vélizy. Sept selliers chevronnés, dirigés par Vincent Lollivier — l’artisan à l’origine du brevet du cuir « bracelet de montre » chez DS —, ont passé des semaines à ajuster la cabine.
Pour obtenir une teinte homogène sans le moindre écart de bain, vingt peaux complètes de cuir bleu azur ont été traitées. La matière habille des sièges avant alvéolés d’une grande complexité de rembourrage, sous la supervision de la styliste couleurs et matières Léa Cochet. L’atmosphère intérieure, complétée par une coque de siège peinte dans la teinte de la carrosserie et des textiles tramés translucides, cherche à aérer l’espace pour échapper à la sensation de confinement coutumière des sportives basses.
L’agencement des commandes bannit l’hégémonie des dalles tactiles opaques. Bertrand Rapatel a développé une interface « phygitale » : des écrans transparents à affichage tête haute cohabitent avec de véritables commandes en aluminium massif usinées au micron. Clin d’œil à l’horlogerie française indépendante, une pendulette analogique étanche conçue par la manufacture parisienne Serica vient se loger dans un fourreau de planche de bord, extractible pour être portée au poignet.
Au centre du dispositif, le volant rectangulaire Hypersquare matérialise l’abandon de la colonne de direction au profit du système électronique steer-by-wire. Déjà testé sur piste par les équipes de développement, ce module à commandes par impulsion digitale offre un calibrage de démultiplication variable qui supprime le croisement des bras en manœuvre serrée.
Le veto d’Alain Favey contre l’appétit d’Antonio Filosa
Si la faisabilité technique du véhicule a été verrouillée à 100 % par les modeleurs et les ingénieurs châssis, l’avenir commercial du RCZ Vision reste otage des calculs de rentabilité du groupe.
D’un côté, le directeur général de Stellantis, Antonio Filosa, soutenu par Gilles Vidal, réclame des objets d’image radicaux capables de différencier les quatorze labels du groupe face à l’offensive chinoise. Dans leur esprit, ce grand coupé électrique ou hybride permettrait à Peugeot d’occuper le terrain du plaisir mécanique accessible, à la manière de la Honda Prelude hybride sur les marchés internationaux.
De l’autre, le directeur général de la marque Peugeot, Alain Favey, douche froidement l’enthousiasme des ateliers. Tout juste installé aux commandes de la marque au lion, le dirigeant refuse de disperser ses liquidités dans des programmes de conquête à faibles volumes : « Passer d’un concept à un véhicule de série suppose de réunir les bonnes conditions économiques et industrielles. RCZ a été conçu pour être un manifeste de marque. Nous n’avons pas le projet d’en faire un véhicule de série. Le Mondial sera pour nous une formidable opportunité d’évaluer la réaction du public. Cela pourra nourrir notre réflexion sur le futur plan produit ».
Le paradoxe sochalien éclate au grand jour : pendant que les designers prouvent qu’un grand coupé 2+2 désirable est industrialisable sans surcoût délirant, la direction commerciale préfère sanctuariser ses marges sur les SUV familiaux. Reste à savoir si l’accueil du public parisien aura la force d’inverser cet arbitrage frileux.
Confrontation d’atelier : Peugeot RCZ (2009) vs Peugeot RCZ Vision (2026)
| Paramètre de conception | Peugeot RCZ de série (2009-2015) | Peugeot RCZ Vision Concept (2026) |
| Longueur hors-tout | 4,29 m | 4,60 m (+31 cm) |
| Configuration intérieure | 2+2 étriqué (places arrière symboliques) | Vrai 4 places Grand Tourisme (rayon aux genoux de 406 Coupé) |
| Capacité d’emport | Coffre plat limité | Coffre profond (logement pour sac de golf complet) |
| Signature de toit | Double bossage aluminium/verre ou carbone | Toit carbone à double bossage + arches aluminium d’un seul tenant |
| Langage stylistique | Période féline Gérard Welter / Jérôme Gallix | « Freeline Future » Matthias Hossann (sobriété vs brutaliste) |
| Poste de conduite | Planche de bord issue de la berline 308 I | Volant Hypersquare steer-by-wire + interface phygitale cristal |
| Horlogerie de bord | Horloge à aiguilles analogique intégrée | Pendulette mécanique amovible signée Serica |
| Artisanat sellerie | Fabrication de grande série Magna Steyr (Graz) | Manufacture interne Vélizy (7 selliers, 20 peaux, Vincent Lollivier) |
| Statut industriel | Produit à 67 915 exemplaires | Manifeste de style (industrialisation bloquée par la direction) |
L’info en plus : Serica, le choix d’un horloger indépendant parisien
L’intégration d’une montre de bord amovible sur la planche de bord du RCZ Vision rompt avec les partenariats convenus de l’industrie automobile. Plutôt que de signer avec un grand conglomérat suisse du luxe, Peugeot s’est tourné vers la marque indépendante française Serica, fondée à Paris à la fin des années 2010.
Logée dans un étui métallique fraisé directement à droite des cadrans numériques, cette montre mécanique présente une teinte de cadran azur spécifique accordée au bain de teinture des vingt peaux de l’habitacle. Le conducteur peut détacher le boîtier d’une simple rotation pour y clipser un bracelet en cuir tramé et le porter à son poignet à la sortie du véhicule, matérialisant la passerelle entre l’ergonomie automobile et les objets artisanaux d’exception.
