Pendant près de trois décennies, les ouvriers des filatures de Mulhouse ont peiné au milieu du vacarme des métiers à tisser, ignorant tout du trésor jalousement gardé derrière les hauts murs de briques de l’ancienne usine textile HKC. À l’intérieur, dans une pénombre feutrée, dormait le plus fabuleux ensemble mécanique jamais rassemblé par un seul homme : plus de quatre cents chefs-d’œuvre de l’âge d’or automobile, dont une armada vertigineuse de cent vingt-trois Bugatti. Derrière cette démesure se cache un personnage tyrannique habité par une obsession dévorante : Fritz Schlumpf. Industriel régnant sur l’Alsace d’après-guerre aux côtés de son frère aîné Hans, cet homme autoritaire a détourné des fortunes colossales pour assouvir une passion secrète qui causera la ruine de son empire et déclenchera l’un des scandales sociaux les plus retentissants des Trente Glorieuses.
L’ivresse de Molsheim et la razzia clandestine
La fascination de Fritz Schlumpf s’enracine dans les années 1930, lorsqu’il dispute quelques courses de côte au volant d’une Bugatti Type 35B. Ébloui par le génie sculptural d’Ettore Bugatti et la pureté mécanique de ses pur-sangs, il fait le serment intime de rassembler l’histoire intégrale de la marque de Molsheim. À partir de 1957, profitant de la manne financière issue du cartel de la laine et du coton, il lance une quête méthodique et frénétique à travers le monde.
À cette époque, les voitures d’avant-guerre ne valent presque rien aux yeux du grand public, souvent remisées au fond des granges ou cédées pour le prix de la ferraille. Fritz Schlumpf déploie un réseau secret d’émissaires et d’informateurs à travers l’Europe et l’Amérique du Nord. Il achète par lots entiers, négociant sans merci et réglant en liquide. En 1963, il réalise le coup du siècle en rachetant d’un seul bloc les trente Bugatti de la collection du pilote américain John Shakespeare, acheminées par train spécial jusqu’en Alsace. Parmi elles trône le graal absolu : le monumental Type 41 Royale carrossé en Coupé Napoléon, voiture personnelle d’Ettore Bugatti.
Le sanctuaire interdit et les lanternes de Venise
Pour mettre en scène ses joyaux, Fritz ne conçoit pas un simple hangar de stockage. Il réquisitionne vingt mille mètres carrés d’ateliers désaffectés pour bâtir une véritable cathédrale laïque, dallée de carrelage rouge, ornée de répliques de statues antiques et éclairée par huit cents candélabres en fer forgé moulés sur le modèle du pont Alexandre-III à Paris.
Dans le secret le plus absolu, sous peine de renvoi immédiat, une équipe permanente de quarante ouvriers, carrossiers, selliers et mécaniciens prélevés sur les effectifs des usines textiles restaure les châssis à plein temps. Nul étranger n’a le droit de franchir le seuil de ce panthéon personnel, pas même les banquiers de la famille ou les dignitaires de l’État. Tandis que les cadences s’emballent dans les filatures et que les salaires stagnent, des dizaines de millions de francs sont siphonnées pour dorer des calandres en fer à cheval et polir des carrosseries en alpaga.
La chute de l’empire et la prise de la Bastille ouvrière
Au milieu des années 1970, la concurrence des fibres synthétiques à bas coût frappe de plein fouet l’industrie textile européenne. L’empire Schlumpf prend l’eau de toutes parts. Acculés par des dettes écrasantes et refusant de vendre la moindre voiture pour renflouer la trésorerie de leurs usines, les deux frères tentent de licencier massivement. La révolte éclate à l’automne 1976 sous la houlette de la CFDT.
Séquestrés dans leur villa avant de fuir clandestinement vers Bâle le 7 mars 1977, les industriels laissent derrière eux des milliers de salariés au chômage. Le lendemain, les grévistes forcent les grilles de l’usine HKC. La stupeur est planétaire : au lieu de stocks de balles de laine, les ouvriers découvrent un palais mécanique féerique et intact. Rebaptisée « Musée des travailleurs », la collection est occupée et ouverte au public pendant deux ans pour alimenter la caisse de grève. Classé monument historique in extremis pour empêcher sa dispersion aux enchères par les créanciers, ce sanctuaire deviendra le Musée National de l’Automobile, immortalisant la folie d’un bâtisseur qui sacrifia un empire industriel pour bâtir le plus grand temple de la bielle et du piston.
