Si vous demandez à n’importe quel passionné pourquoi la clé de contact (ou le bouton de démarrage) se trouve à gauche du volant sur une Porsche, la réponse fusera sans l’ombre d’un doute : « Pour gagner des fractions de seconde lors des départs des 24 Heures du Mans ! »
L’histoire est romantique, populaire et régulièrement répétée par le constructeur lui-même. Pourtant, la réalité historique et les archives de Marque racontent une tout autre histoire : celle d’une simple économie de bout de ficelle au sortir de la Seconde Guerre mondiale.
La légende du « départ Le Mans »
Le mythe s’appuie sur une tradition sportive bien réelle. Jusqu’en 1969, le départ des 24 Heures du Mans s’effectuait « en épi » : les voitures étaient rangées le long des stands, les moteurs coupés, et les pilotes devaient traverser la piste en courant au baisser du drapeau, s’installer à bord, démarrer et s’élancer.
Selon la légende marketing, placer le neiman à gauche du volant permettait au pilote d’insérer et de tourner la clé avec la main gauche pendant que sa main droite restait libre pour engager la première vitesse sur le levier de vitesse. Un gain de temps précieux avant d’attaquer la ligne droite des Hunaudières.
La procédure de départ sur la grille fut abandonnée après l’accident de Willy Mairesse en 1968 et la protestation historique de Jacky Ickx en 1969 (qui avait marché calmement jusqu’à sa GT40 pour prendre le temps de s’attacher, avant de remporter la course). Dès 1970, les pilotes s’élançaient déjà attachés dans leurs baquets.
L’épreuve des faits : Les voitures de course avaient la clé… à droite !
Pour vérifier si cette astuce était l’arme secrète de Porsche en compétition, il suffit d’observer l’agencement intérieur des prototypes engagés par la marque au Mans avant 1970. Et là, le mythe s’effondre.
Sur 11 modèles majeurs alignés en compétition dans les années 50 et 60, 7 d’entre eux possédaient le neiman situé à droite du volant, du même côté que le levier de vitesse :
- Porsche 356 SL Gmünd Coupe (clé à droite)
- Porsche 550 Spyder (clé à droite)
- Porsche 718 (clé à droite)
- Porsche 356 Carrera GTL Abarth (clé à droite)
- Porsche 904 & 906 (clé à droite)
Lorsque la Porsche 550 Spyder s’est octroyé le podium de sa catégorie aux 24 Heures du Mans 1955, son pilote a démarré avec une clé située… à droite du volant. Le tout premier prototype d’usine à arborer la clé à gauche au Mans fut la Porsche 907 en 1967. Si le neiman à gauche était une clé absolue pour la victoire, Porsche aurait difficilement attendu près de vingt ans avant de l’appliquer à ses voitures de course.
La vraie raison : Économiser 200 grammes de fil de cuivre en 1948
La véritable origine de cette disposition est d’ordre économique et remonte à la naissance de la marque. En 1948, Ferry Porsche et son équipe conçoivent la Porsche 356-001 dans les locaux de fortune d’une ancienne scierie à Gmünd, en Autriche. Dans l’Europe dévastée d’après-guerre, les matières premières sont rares et hors de prix.
Klaus Bischof, ancien conservateur du Musée Porsche, l’a confirmé au Wall Street Journal : installer le contacteur d’allumage sur le côté gauche de la colonne de direction permettait de rapprocher le neiman de la batterie et du faisceau électrique principal.
Ce choix d’implantation permettait d’économiser environ 200 grammes de fil de cuivre par voiture. À l’échelle d’une petite production artisanale manquant de tout, chaque centimètre de câble épargné comptait.
Une inconsistance devenue signature de marque
Même sur la gamme de série, Porsche n’a jamais été d’une rigueur absolue avec cette prétendue « règle ». La mythique 356 Speedster de 1954, la 928 à moteur V8 (1978) ou la 944 (1982) possédaient toutes une serrure de contact positionnée à droite du volant.
Avec le temps, Porsche a habilement transformé cette contrainte budgétaire d’après-guerre en récit épique de compétition. Avouer qu’une tradition découle d’un manque de câble en 1948 est certainement moins glorieux que de célébrer l’esprit de conquête des 24 Heures du Mans… mais c’est précisément ce qui fait le charme de l’histoire automobile.
