« Si vous appliquez les règles de l’aérodynamique à la lettre, toutes les bagnoles finissent par se ressembler. » Eduardo Ramirez pose le problème sans détours. Dans les bureaux du centre de style européen de Hyundai à Rüsselsheim, le patron du design continental n’a pas cherché à dessiner une énième goutte d’eau sans saveur. Prévue pour investir le segment des compactes électriques sur la plateforme E-GMP, l’Ioniq 3 refuse le profil de monospace profilé imposé par la soufflerie. L’auto revendique un coefficient de traînée de 0,263, obtenu non pas en arrondissant tous les angles jusqu’à l’ennui, mais en travaillant les arêtes de la tôle et en ressuscitant une silhouette à deux volumes que les constructeurs avaient un peu vite enterrée.
Le métal plié plutôt que le savon mouillé
Le point de départ remonte au Concept Three dévoilé au salon de Munich en 2025. Pour Roberto Kühn, responsable du style extérieur pour l’Europe, le défi consistait à réinterpréter la berline compacte à hayon — la fameuse hatchback — sans tomber dans le pastiche néo-rétro. Le cahier des charges a donné naissance au concept « Art of Steel » : un travail sur la tension des panneaux de carrosserie, les plis d’emboutissage nets et l’intersection franche des volumes.
L’exercice aérodynamique s’est concentré sur les détails d’écoulement plutôt que sur la silhouette globale. Le spoiler arrière qui prolonge le pavillon n’a rien d’un artifice cosmétique : il stabilise la traînée au ras de la lunette pour arracher le Cx de 0,263, y compris sur la déclinaison N Line aux bas de caisse plus agressifs. La signature lumineuse conserve les pixels carrés chers à la lignée Ioniq, mais le masque avant pousse le clin d’œil graphique jusqu’à transcrire la lettre H en alphabet morse via quatre points lumineux centraux, un motif repris à l’identique sur le bandeau de poupe.
L’ombre de la Panda 1980 sur la planche de bord
À l’intérieur, l’équipe d’Eric Coulouvrant, designer en chef des habitacles, s’est imposé une règle d’atelier simple : « ne jamais emballer de l’air ». Comprendre : rentabiliser le moindre centimètre cube d’un empattement libéré des contraintes d’un tunnel de transmission thermique. Le résultat tient dans un agencement inspiré du design mobilier, baptisé « Furnished Space ».
La vraie surprise se découvre en face du passager. Pas de boîte à gants fermée par un couvercle en plastique dur qui bute contre les tibias, mais une immense poche ouverte horizontale qui court sur la partie inférieure de la planche. L’emprunt à la Fiat Panda originelle dessinée par Giorgetto Giugiaro en 1980 est total, immédiat et assumé. Ramirez ne s’en cache pas : la première Panda reste un chef-d’œuvre absolu de rationalité fonctionnelle. Pour un constructeur dont le tout premier modèle d’envergure, la Pony de 1974, avait été esquissé par le maestro d’Italdesign, la filiation prend des allures d’hommage logique.

PLEOS Connect et le compromis des touches réelles
L’Ioniq 3 sert également de banc d’essai pour le nouveau système d’infodivertissement de la marque, baptisé PLEOS Connect. Conçue sur une base Android Automotive OS, l’interface calque son ergonomie sur celle d’un smartphone, avec un magasin d’applications téléchargeables directement dans l’auto.
À Rüsselsheim, les ergonomes ont toutefois évité l’erreur du tout-tactile. Les fonctions de confort critiques et les raccourcis de ventilation conservent des boutons physiques en relief intégrés à la console flottante. Une résistance mécanique sous l’index qui évite de quitter la trajectoire des yeux à cent trente sur la voie de gauche.
Dans l’atelier de modelage, Ramirez range ses feutres et jette un œil à la maquette à l’échelle un posée sur le plateau tournant. Le débat entre l’efficacité du tube d’air et le caractère d’une forme d’acier se solde par un compromis rigoureux. Reste à voir comment les presses de série emboutiront ces plis de tôle complexes sans faire exploser les cadences industrielles.
L’info en plus : De l’origami de Giugiaro au pixel coréen
Au Salon de Turin 1974, quand Giorgetto Giugiaro dévoile la modeste berline Pony et le concept Pony Coupe, personne ne prend l’industrie sud-coréenne au sérieux. Le pays débute à peine son industrialisation, assemble des Ford Cortina sous licence et bricole des mécaniques Mitsubishi. Pourtant, sous la règle et le cutter du maestro d’Italdesign, la petite coréenne pose un jalon stylistique : des panneaux de tôle tendus sans fioritures, des découpes franches et une silhouette en coin d’une géométrie absolue, quelques mois avant la présentation de la Volkswagen Golf 1.
Cinquante ans plus tard, le centre de style de Hyundai n’a pas ressorti ces vieux plans par simple opportunisme nostalgique. L’arrivée des plateformes électriques à plancher plat a résolu un problème d’encombrement qui empoisonnait les designers depuis des décennies. En dégageant le moteur thermique et le tunnel central, les roues sont repoussées aux quatre coins, l’empattement s’étire et les proportions retrouvent la rigueur architecturale des créations italiennes des années soixante-dix.
La parenté saute aux yeux. Le fameux traitement graphique en pixels carrés de la gamme Ioniq numérise simplement les optiques rectangulaires halogènes d’époque. Les nervures de caisse à 45 degrés et le travail d’emboutissage « Art of Steel » de l’Ioniq 3 prolongent directement les plis de tôle tranchants tracés à Turin.
