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  • Enquête : Itaoua, le rêve d’une voiture 100 % burkinabé a un fort accent… chinois

    Enquête : Itaoua, le rêve d’une voiture 100 % burkinabé a un fort accent… chinois

    C’est l’histoire d’un symbole politique fort. Au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, figure de proue d’un régime qui prône la rupture avec l’ancienne puissance coloniale française et le rapprochement avec la Russie, a adoubé une nouvelle fierté nationale : la marque automobile Itaoua. Présentées comme « conçues par des ingénieurs locaux » et symboles du « réveil africain », ces voitures cachent pourtant une réalité industrielle bien moins souveraine. Sous le capot, tout est chinois (presque comme chez nous).

    Sur les réseaux sociaux, l’enthousiasme est palpable. « Ce que Volkswagen ou Stellantis n’arrivent pas à faire avec des milliards de subventions, le Burkina le fait », peut-on lire. La narration est belle : celle d’une Afrique qui s’industrialise, qui s’émancipe et qui crée sa propre mobilité.

    Sauf que, comme souvent dans l’industrie automobile moderne, il faut regarder les numéros de châssis et les fournisseurs. Et dans l’usine d’assemblage près de Ouagadougou, on ne fabrique pas. On assemble du Dongfeng.

    Le jeu des 7 erreurs : Itaoua vs Dongfeng

    Loin d’être des créations originales des ingénieurs burkinabés, la gamme Itaoua est un copier-coller (rebadging) assumé de modèles existants du géant chinois Dongfeng. Pour l’œil averti, la filiation est flagrante :

    • L’Itaoua Sahel : C’est le clone de la Dongfeng Nano Box. Pour nous Européens, c’est encore plus parlant : il s’agit de la cousine technique de la Dacia Spring (qui est elle-même une Dongfeng rebadgée par Renault).
    • L’Itaoua Native : C’est une Dongfeng Nammi Box.
    • L’Itaoua Tenakuru : Derrière ce nom local se cache le SUV Dongfeng Mage.
    • L’Itaoua Zircon : C’est en réalité un Forthing Friday (une sous-marque de Dongfeng).

    Il n’y a ici aucune ingénierie locale, si ce n’est l’assemblage final (CKD ou SKD). C’est la puissance de frappe de Pékin en action.

    Pourquoi la Chine mise sur l’Afrique (et vice-versa) ?

    Cette opération ne se limite pas à vendre quelques voitures. C’est une stratégie gagnant-gagnant, mais déséquilibrée.

    Pour les gouvernements africains, comme celui du Burkina Faso, l’offre chinoise est providentielle.

    1. Carburant : Le prix de l’essence explose (+64% en un an en Afrique de l’Est). L’électrique devient une nécessité économique.
    2. Symbole : Pékin fournit des usines « clés en main » qui permettent aux dirigeants d’afficher une réussite industrielle rapide et de couper les ponts avec les constructeurs occidentaux historiques.

    Pour la Chine, l’Afrique est le nouvel Eldorado. Pékin sécurise l’accès aux ressources critiques (cobalt, lithium, nickel) dont le sous-sol africain regorge (30 % des réserves mondiales). En échange d’infrastructures et de voitures à bas coût, la Chine s’assure que les matières premières continueront d’affluer vers ses usines de batteries.

    Un marché en pleine explosion

    Le Burkina Faso n’est que la pointe de l’iceberg. Si le Maroc (avec ses usines Renault et Stellantis) et l’Afrique du Sud (où BYD déploie ses superchargeurs) sont les locomotives automobiles du continent, la stratégie chinoise s’infiltre partout.

    D’autres marques « locales » suivent le même modèle d’assemblage de kits chinois, comme Kantanka au Ghana ou Innoson au Nigeria. Le marché des véhicules électriques en Afrique, estimé à 0,45 milliard de dollars aujourd’hui, devrait décupler pour atteindre 4,2 milliards en 2030.

    L’initiative Itaoua a le mérite d’exister et de proposer une mobilité adaptée. Mais il ne faut pas s’y tromper : si le logo est africain, le chef d’orchestre, lui, est bel et bien à Pékin.