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  • André Citroën au Panthéon : Pourquoi le patronat veut faire entrer le pionnier de Javel parmi les grands hommes

    André Citroën au Panthéon : Pourquoi le patronat veut faire entrer le pionnier de Javel parmi les grands hommes

    La petite phrase a claqué au milieu des discours économiques de rentrée. En ouverture de l’université d’été du Medef, Patrick Martin a lancé un appel inattendu à la tribune : faire entrer André Citroën sous la coupole du Panthéon. L’idée bouscule les codes républicains. Si l’édifice de la montagne Sainte-Geneviève honore les héros de guerre, les résistants, les scientifiques et les figures politiques, jamais encore un capitaine d’industrie n’a franchi le seuil réservé aux grands hommes de la patrie.

    À l’heure où la France remet la souveraineté productive et la réindustrialisation au cœur du débat national, cette initiative pose une question de fond sur la mémoire collective : les bâtisseurs de notre tissu industriel méritent-ils la reconnaissance suprême de la Nation ?

    Des tranchées aux millions d’obus de Javel

    Pour mesurer la légitimité républicaine d’André Citroën, l’argumentaire dépasse largement le cadre des berlines et des chevrons. Fils d’immigrés devenu polytechnicien, l’homme répond à l’urgence patriotique dès le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Affecté sur le front, le lieutenant Citroën constate la tragique pénurie de munitions qui handicape l’artillerie française face aux canons allemands.

    Convaincu que le conflit se gagnera sur le terrain de la logistique et de la standardisation de masse, il soumet un plan audacieux aux autorités militaires. Début 1915, il transforme les terrains maraîchers du quai de Javel, à Paris, en un gigantesque complexe d’armement. En quelques mois, l’usine tourne à plein régime et produit jusqu’à cinquante-cinq mille obus par jour, ravitaillant les batteries françaises jusqu’à la victoire. Lorsque les armes se taisent en 1918, Citroën refuse de démanteler cet outil : il réoriente immédiatement la machinerie vers la production d’automobiles populaires pour reconstruire l’économie d’un pays ruiné.

    Le taylorisme à la française et la signature d’une nation

    Dès 1919 avec la Type A, André Citroën importe les méthodes d’assemblage en grande série de Henry Ford en les adaptant au savoir-faire hexagonal. En une décennie, Javel devient le premier constructeur automobile d’Europe et le deuxième mondial. L’homme impose le premier réseau de concessions modernes, les premières pièces détachées standardisées, l’éclairage de la tour Eiffel à son nom et les expéditions scientifiques des Croisières Noire et Jaune pour éprouver ses autochenilles.

    Cet héritage technique culmine en 1934 avec la Traction Avant, qui démocratise la coque monocoque et les roues avant motrices bien avant la concurrence étrangère. Bien au-delà de la réussite commerciale, les modèles de la marque sont devenus indissociables de l’imaginaire français à travers le monde. De la 2CV traversant les villages ruraux à la silhouette futuriste de la DS choisie par l’Élysée, Citroën a forgé une signature visuelle et culturelle que le cinéma international associe instantanément à la France.

    Treizième mois et crèches d’usine : L’avant-garde sociale de Javel

    Le dossier de panthéonisation s’appuie enfin sur une politique sociale en avance de plusieurs décennies sur la législation du travail. Dès l’effort de guerre de 1915, l’usine de Javel emploie massivement une main-d’œuvre féminine pour remplacer les hommes partis au front. André Citroën installe alors sur place des vestiaires modernes, des cantines gratuites, des salles d’allaitement et une clinique pédiatrique pour accompagner les ouvrières.

    Dans les années vingt, le patron poursuit cette politique paternaliste éclairée en instaurant des primes de maternité, des allocations de naissance et une caisse de retraite interne. En 1927, il prend l’initiative d’accorder un treizième mois à l’ensemble de son personnel, une mesure totalement inédite dans l’industrie de l’époque.

    Entre le patriote de 1914, le visionnaire industriel de l’entre-deux-guerres et le patron social des bords de Seine, André Citroën incarne une aventure humaine où le génie technique a servi la puissance collective. Reste à savoir si l’État franchira le pas en gravant, pour la première fois, le nom d’un entrepreneur sous la devise républicaine du Panthéon.