Étiquette : Peugeot 504 Coupé

  • Philippe Bouvard : De la 604 Heuliez à la Mercedes 600, le bureau roulant d’un boulimique d’asphalte

    Philippe Bouvard : De la 604 Heuliez à la Mercedes 600, le bureau roulant d’un boulimique d’asphalte

    Rue Bayard, à la fin des années soixante-dix. Dans la cour encombrée des studios de RTL, techniciens et invités s’écartent pour laisser manœuvrer un imposant vaisseau noir. Le chauffeur coupe le contact et ouvre la portière arrière dans un nuage de fumée de cigare. Au fond d’une banquette en velours ou en cuir épais, un homme d’un mètre soixante dactylographie un feuillet à toute allure sur une machine à écrire fixée à une tablette d’acajou, un combiné radio-téléphonique calé sous le menton.

    Philippe Bouvard vient de s’éteindre à l’âge de 96 ans. Si la mémoire collective retient l’empereur des Grosses Têtes, le chroniqueur acéré de France-Soir et l’intervieweur matois du petit écran, le monde automobile perd l’un de ses collectionneurs les plus compulsifs. Un homme capable d’engloutir sa fortune dans plus de deux cents bolides et d’inventer, entre deux feux rouges parisiens, le concept du bureau roulant.

    Salons de travail roulants : De la 604 Heuliez à la 600 Pullman

    À l’apogée de son règne médiatique, Bouvard ne conduit plus dans Paris : il y travaille seize heures par jour. Écartelé entre l’enregistrement quotidien de son émission de radio, la rédaction de ses billets d’humeur pour la presse écrite et la direction du théâtre de la Gaîté-Montparnasse, le journaliste refuse de perdre une seule minute dans les embouteillages de la capitale. Pour transformer le temps mort des encombrements en atelier de production, il fait aménager le compartiment arrière de ses grandes limousines en annexe de rédaction.

    Si la monumentale Mercedes-Benz 600 Pullman et quelques paquebots américains Cadillac ou Lincoln ont marqué les mémoires, c’est au volant d’une création française méconnue que Bouvard trouve son équilibre de travail le plus discret : la Peugeot 604 Limousine carrossée par Heuliez. Allongée de soixante-deux centimètres dans les ateliers de Cerizay, cette version d’apparat motorisée par le V6 PRV offre un espace aux jambes digne d’un salon ministériel. Bouvard y fait installer une séparation chauffeur vitrée, des tablettes en ronce de noyer, des liseuses directionnelles pour relire ses épreuves d’imprimerie la nuit et l’un des rarissimes téléphones de bord 150 MHz alors attribués au compte-gouttes par les PTT. Deux secrétaires et un chauffeur se relaient pour taper le texte et décrocher les lignes pendant que le patron abat ses chroniques entre Saint-Germain-des-Prés et les Grands Boulevards.

    1998 : Quand la rédaction mobile entre au Musée de l’Aventure Peugeot

    Cette 604 pas comme les autres connaîtra un destin patrimonial rare. Alors que la quasi-totalité de ses bolides étaient revendus au gré de ses impulsions financières, Bouvard conserve un attachement singulier pour cette limousine complice de ses plus grandes années d’audience.

    En 1998, le journaliste décide d’en faire don officiel à l’association de l’Aventure Peugeot. La berline quitte définitivement le bitume parisien pour rejoindre les collections historiques du musée de Sochaux, dans le Doubs. Préservée dans son aménagement d’époque avec sa sellerie spécifique, son combiné d’époque et ses tablettes de travail patinées par des milliers d’heures d’écriture, l’auto y témoigne d’une époque où l’artisanat de carrosserie français savait concevoir des outils de travail sur mesure pour les géants du paysage médiatique.

    Deux cents bolides et le charme discret de la 504 Coupé

    Cette garçonnière laborieuse ne représentait que la face studieuse d’une fièvre acheteuse permanente. Dès que ses premiers succès en librairie et ses contrats de régie publicitaire garnissent ses comptes en banque, Philippe Bouvard cède à une boulimie mécanique. En cinquante ans de carrière, plus de deux cents automobiles d’exception passent par son garage cannois et les parkings souterrains de l’ouest parisien.

    Rien n’est trop exclusif pour le maître des ondes. Il accumule une quinzaine de Rolls-Royce, des Ferrari 275 GTB, des Facel Vega HK500, des Aston Martin DB4, des Lamborghini Miura, des Jaguar Type E et des escouades complètes de Porsche 911. Pourtant, pour rallier la Riviera et ses tables de roulette favorites sans attirer l’œil inquisiteur du fisc, Bouvard apprécie l’élégance sobre du Lion et s’offre un Peugeot 504 Coupé V6 signé Pininfarina, parfait pour avaler l’autoroute du Soleil à bon train.

    Ces achats se faisaient sur une simple impulsion, parfois en descendant les Champs-Élysées à pied, sans même mesurer si la nouvelle monture entrerait dans son garage. L’homme les revendait quelques semaines plus tard à perte pour financer la suivante, confessant avec une lucidité féroce que les voitures de sport, les casinos et l’immobilier auront constitué les trois grands gouffres de sa fortune.

    Des débuts en 204 à l’aveu d’un piètre pilote

    Derrière cette accumulation de cylindres et de chromes, Bouvard conservait un regard désarmant de lucidité sur ses propres compétences. Avant la gloire et l’opulence des limousines, ses débuts journalistiques s’étaient faits au volant de berlines populaires, usant des Peugeot 204 et 404 sur le pavé parisien. Myope, nerveux, perpétuellement distrait par une saillie verbale ou un mot d’esprit à noter, il reconnaissait volontiers son inaptitude notoire au volant.

    Après avoir collectionné les accrochages urbains et les tête-à-queue sur les voies rapides, il avait sagement choisi de confier le volant à des chauffeurs de maître pour se consacrer exclusivement à ses carnets de notes. Pour lui, l’automobile n’a jamais été une affaire de chronomètre sur circuit, mais le symbole d’une revanche sociale sur une enfance modeste et l’antidote le plus efficace contre l’angoisse de la page blanche.

    Avec la disparition de Philippe Bouvard, la route perd l’un de ses usagers les plus singuliers : un artisan de la plume qui avait transformé les chromes sochaliens et le velours capitonné en tables de rédaction.