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La nature efface Fordlândia

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La nature efface Fordlândia

À la recherche de caoutchouc naturel si difficile à dénicher, Henry Ford a eu une idée de génie (encore !)… En 1927, il s’offre 10 000 km2 en forêt amazonienne pour bâtir une cité ouvrière dédiée à l’exploitation de cette ressource nécessaire à la fabrication des pneumatiques. L’idée était de s’affranchir de la matière première importée de Malaisie britannique, elle s’est soldée par un cuisant échec.

La forêt amazonienne a raison de tout élément laissé à l’abandon. C’est sa force et sa revanche contre la déforestation qui l’attaque et l’amoindrit avec une constance déroutante. La parfaite cité de Fordlândia est en train d’être reprise. Le golf est déjà conquis, comme le cimetière. Le reste a été volé par de pillards.

Fordlândia était la ville parfaite imaginée par Henry Ford. Un SimCity dans la réalité avec une immense manufacture accompagnée de logements, des pavillons pour les cadres et des corons pour les ouvriers, un hôpital parmi les plus évolués de l’époque, une école, une centrale électrique et tout ce qui pouvait sembler nécessaire au divertissement avec une règle simple : faire venir le meilleur des Etats-Unis pour « fixer » les travailleurs.

Sur le papier, la ville du caoutchouc est aussi géniale que réelle. Ford a énormément investi pour récupérer une matière première de qualité. Et pourtant, rien n’a fonctionné.

L’hôpital imaginé par l’architecte de Detroit Albert Kahn a fait le bonheur des pillards. Les squatteurs ont pris possession de luxueuses demeures de « Palm Avenue ». Aujourd’hui, il manque les meubles et les poignées de porte de dizaines de maison.

Beaucoup d’autres choses ont simplement été reprises par la nature, qui a effacé une bonne partie de cette copie rêvée du Midwest américain, transplanté au cœur de la jungle brésilienne.

Ce qui a été sauvé appartient désormais à des chercheurs d’or, des descendants de travailleurs de plantation ou des fermiers. Huit cents personnes vivent aujourd’hui dans une ville abandonnée, dans une carte postale qu’ils n’essaient même pas d’entretenir.

Après avoir acheté cette bande de la forêt amazonienne, Ford fait planter des hectares et des hectares d’hévéa. La main d’œuvre est bon marché et heureuse de vivre dans une ville du futur… Cinq mille personnes équipées de machines à laver et de réfrigérateurs, des détails inconcevables au cœur d’une jungle.

À l’époque, la vie est réglée selon le mode de pensée très puritain du fondateur de la marque Ford. Une brigade de la propreté avait le droit d’entrer dans chaque propriété pour vérifier la bonne tenue des maisons et il a fallu attendre plusieurs années pour qu’une église puisse être édifiée.

Henry Ford pensait pouvoir produire du caoutchouc en Amazonie pour déstabiliser un marché centré sur l’Asie. Mais un nuisible inconnu de l’autre côté du monde les a fait échouer. Et même si Henry Ford était convaincu de prendre le dessus sur la nature grâce à des techniques modernes, il a sous-estimé sa capacité de résistance.

Pour maximiser la production, Henry Ford ne comptait pas sur l’hévéa brasiliensis local. Il misait sur l’hévéa de Santarem asiatique, conseillé par le botaniste Henry Wickham.

À plusieurs reprises, il fait abattre la forêt, mais les arbres pourrissent avant d’être exploités. Trois fois, il fait replanter des milliers d’arbres. Et alors qu’il faut un hectare d’hévéa pour récolter entre 0,7 et 1,5 tonne de caoutchouc naturel (pour 740 pneumatiques), les champignons et les chenilles se régalent. Dans toute l’histoire de Fordlândia, pas un seul litre de latex n’est récolté.

Les révoltes commencent. Les milices américaines ripostent avec l’appui des forces brésiliennes. Chaque jour, un ouvrir meurt d’une morsure de serpent ou du paludisme. Moins de vingt ans après le lancement du projet, le petit-fils d’Henry Ford cède la ville au gouvernement brésilien.

Et vous savez quoi ? Dans les années 1960, un autre industriel – Daniel Ludwig – a lancé le projet Jari avec l’ambition de produire de la pâte à papier au Brésil. Quinze ans plus tard, il a tout abandonné en laissant quelques centaines de millions de dollars de dettes et de gros dégâts écologiques…

À Fordlândia, on dit « Il s’avère que Detroit n’est pas le seul endroit où Ford a produit des ruines ».

Photos : Flickr – creative commons

Author: Alexandre Stricher

Pilote de AUTOcult.fr
Vie partagée entre le sport automobile, l’automobile et les embouteillages.
Auteur de « Rallye by Renault Sport » et « Belles des Années 80 ».



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