Quand la Ford T retrouve ses dents : La folie de la course de côte de Signal Hill

On a tendance à l’oublier, balayée par le flot des supercars de l’ère numérique, mais c’est bien elle qui a mis le monde sur roues. La Ford Model T, la fameuse « Tin Lizzie », évoque invariablement des images d’Épinal en noir et blanc, des lignes de montage standardisées par Henry Ford et une vitesse de pointe lilliputienne.

Pourtant, en Californie, un club de passionnés s’évertue à rappeler au monde que la Ford T fut aussi le tout premier canevas des sorciers de la mécanique et des pionniers du hot rodding. Bienvenue à la course de côte de Signal Hill, là où les centenaires crachent leur huile et défient la gravité.

Une pente à 22 % et un parfum de rébellion

L’histoire commence en 1954 avec la fondation du Model T Club de Long Beach. En 1957, ces hurluberlus de la clé de douze lancent un défi absurde : chronométrer des Ford T sur Hill Street, une portion de route d’un dixième de mile (environ 160 mètres) qui sépare Long Beach de Signal Hill. Le problème ? Une pente vertigineuse de 22 %.

Pendant plus de vingt ans, l’événement fait vibrer la communauté, jusqu’à ce que les coûts des assurances et les querelles de voisinage y mettent fin en 1979. Heureusement, la passion a la couenne dure. Ressuscitée une première fois en 2024, la course de côte a repris ses droits en cette année 2026 pour célébrer le 250e anniversaire des États-Unis. Et le spectacle est total.

L’art de la préparation d’époque : Les pièces qui font aller vite

Pour gravir un tel mur, une Ford T d’origine et ses modestes 20 chevaux de série se retrouvent vite à la peine. C’est ici que l’ingéniosité mécanique des twenties entre en scène. Pour briller à Signal Hill, les propriétaires recourent à des accessoires d’époque hautement recherchés :

  • Les culasses à soupapes en tête Rajo (OHV) : Une modification légendaire qui remplaçait la culasse plate d’origine pour transfigurer le flux d’air et doubler la puissance.
  • Les boîtes auxiliaires Warford : Installées entre le moteur et l’essieu arrière, elles offraient trois rapports supplémentaires (sous-multiplié, direct, surmultiplié) pour transformer la paisible T en grimpeuse hors pair.
  • Les ponts Ruckstell à deux vitesses : Le Graal pour optimiser le couple au redémarrage dans la pente.
  • Les freins « Sure Stop » : Une entorse moderne à disques hydrauliques, hautement recommandée pour éviter de redescendre la colline en marche arrière et sans contrôle, le système d’origine dans la transmission étant notoirement symbolique.

Les monstres sacrés du peloton de 2026

La grille de départ de cette édition offre un panorama fascinant de la culture automobile américaine primitive. Florilège des montures les plus marquantes :

Le Sprint Car des années 1920 (Jerry Sherman Jr.) – Chrono : 11,71 s

C’est l’aristocratie de la piste de terre. Ce monstre dépouillé a couru sur les anneaux d’argile dans les années 20, a chassé les records de vitesse sur les lacs salés asséchés dans les années 40, et écume aujourd’hui les dragstrips. Il détient le record absolu de la colline avec un temps stratosphérique de 8,97 secondes enregistré il y a deux ans.

Le Speedster « Paco-Bodied » 1923 (Steven Chase) – Chrono : 14,22 s

Avec sa carrosserie profilée d’un autre temps, ce bolide possède une ligne de CV insolite : il a battu la réplique officielle de Chitty Chitty Bang Bang lors du mémorable Golden Gate Park Psychedelic Road Rally en 1969. Une pure pièce d’histoire contre-culturelle.

La Touring 1920 « Rajo » (John Van Karvaly) – Chrono : 11,96 s

Une survivante miraculée. Sa carrosserie a été repêchée au fond de la rivière Santa Ana par un mordu de la marque avant d’être remontée sur un châssis surbaissé, doté d’une culasse Rajo à soupapes en tête bien visible et d’un capot allongé. Le résultat est d’une efficacité redoutable.

Le « Depot Hack » 1921 (Jason Anderson) – Chrono : 27,59 s

L’ancêtre absolu du break de chasse (station wagon). Sa particularité ? Il embarque un authentique tourne-disque d’époque, une pompe à air pour pressuriser le réservoir d’essence, et un « RadioScout ». Sous ses airs d’appareil radio des années 30 tout droit sorti d’un univers Steampunk, cet objet d’art se connecte en réalité aux satellites GPS modernes pour guider son conducteur.

Pourquoi Signal Hill est essentiel

À une époque où les aides à la conduite et l’insonorisation aseptisent la moindre sensation routière, voir ces cathédrales de tôle branlantes s’arracher les pignons pour vaincre une colline californienne est une leçon de modestie. C’est un rappel vibrant que la culture de la performance et de la personnalisation n’est pas née avec le tuning des années 90 ou les hypercars en carbone, mais bien au fond des garages des années 1920, avec une clé anglaise, de l’audace et une vieille Ford T.