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Charles Bedaux : Le chronomètre d’acier, la folie des autochenilles Citroën et la chute d’un magnat maudit

Le chronométrage féroce de l'unité B, cinq autochenilles Citroën détruites dans les fondrières canadiennes et la chute tragique d'un magnat sous l'Occupation : Louis Bernard dévoile l'histoire sans fard de Charles Bedaux.

Par Philippe Moreau ◷ 5 min de lecture 27 octobre 2026
Charles Bedaux : Le chronomètre d’acier, la folie des autochenilles Citroën et la chute d’un magnat maudit

Dans les travées suspendues de l’usine du Lingotto à Turin comme dans les ateliers de vulcanisation de Michelin à Clermont-Ferrand à la fin des années vingt, la vue d’un homme en complet veston muni d’un chronomètre à double cadran suffisait à glacer l’ambiance des chaînes. Cet inspecteur des gestes n’appartenait ni à la direction de l’usine ni aux corps d’ingénieurs des Mines : il portait les couleurs de la Charles E. Bedaux Company. En deux décennies d’expansion forcenée entre New York, Londres et Paris, un gamin de Charenton parti sans le sou aux États-Unis en 1906 avait bâti l’une des fortunes les plus colossales et les plus sulfureuses du vingtième siècle en inventant une marchandise invisible : l’extraction mathématique de l’énergie musculaire de l’ouvrier.

L’unité B et la guerre des cadences d’atelier

Pour séduire les états-majors automobiles de Détroit et d’Europe confrontés à la montée des coûts de main-d’œuvre, Charles Bedaux a théorisé une abstraction redoutable : la « valeur B ». Contrairement au taylorisme classique qui imposait des cadences mécaniques brutes sans s’embarrasser de physiologie, Bedaux découpe la minute de travail en soixante unités mixtes combinant une fraction d’effort pur et une fraction de récupération obligatoire calculée selon la pénibilité de la tâche.

Sur le papier, la méthode promet d’éviter l’épuisement prématuré. Dans la réalité des ateliers, elle vire à l’essorage méthodique.

Les ingénieurs conseils du cabinet Bedaux chronomètrent chaque opération au centième de seconde, traquant les temps morts pour exiger un rendement plancher de 60 B à l’heure. Au-delà, un système de primes individuelles récompense les ouvriers les plus véloces, montant les jeunes contre les anciens et brisant la solidarité d’équipe.

Chez Michelin en 1927, l’application brutale de ce chronométrage déclenche des grèves insurrectionnelles historiques où les ouvriers clermontois dénoncent « la sueur capitaliste ». Malgré la contestation syndicale, le système séduit les financiers : en quelques années, des centaines d’usines de carrosserie, d’emboutissage et d’équipementiers automobiles adoptent la grille Bedaux pour comprimer leurs prix de revient.

L’aventure insensée des Kégresse dans les boues du Canada

Face à cette déferlante, André Citroën fait longtemps de la résistance. Imprégné de taylorisme américain depuis sa visite des usines Ford en 1912, le patron du quai de Javel refuse catégoriquement d’ouvrir ses portes aux consultants de Bedaux, préférant confier la rationalisation de ses lignes à ses propres cadres formés à Polytechnique.

Pourtant, le destin de Charles Bedaux va percuter l’histoire des chevrons de la manière la plus spectaculaire qui soit. Fasciné par le retentissement médiatique de la Croisière jaune en Asie centrale, le magnat richissime décide de s’offrir sa propre épopée mécanique en 1934 : la Bedaux Sub-Arctic Expedition.

Bedaux achète sur ses fonds propres cinq autochenilles Citroën-Kégresse Type P17 flambant neuves avec l’ambition insensée d’ouvrir la première piste carrossable reliant Edmonton aux territoires sauvages du Yukon et de l’Alaska à travers les montagnes Rocheuses de Colombie-Britannique.

L’expédition tourne au délire logistique. Entouré de son épouse, de sa maîtresse, de valets italiens, d’un géologue et d’une équipe de cadreurs de la Fox chargée de filmer sa gloire, Bedaux emporte dans ses bagages des caisses de champagne, des services en porcelaine et cent trente chevaux de bât pour soutenir les véhicules.

Sur le terrain, la roche friable, la tourbe marécageuse et les dénivelés abrupts ont rapidement raison des chenilles souples d’Adolphe Kégresse.

Prises au piège de fondrières insondables et bloquées par des rivières en crue, les voitures de Javel s’embourbent les unes après les autres. Refusant de rebrousser chemin, Bedaux fait décharger le matériel et ordonne à ses guides de pousser deux autochenilles au fond d’un ravin à la dynamite pour ne pas retarder la caravane, avant d’abandonner les trois dernières carcasses sous la neige pour terminer le périple à dos de cheval.

Candé, le duc de Windsor et le poison de Miami

Cette mégalomanie aventureuse trouve son prolongement dans les mondanités politiques de l’entre-deux-guerres. Propriétaire du somptueux château de Candé en Touraine, modernisé à coups d’installations téléphoniques et d’ascenseurs ultra-modernes, Charles Bedaux y accueille en juin 1937 le mariage très controversé du duc de Windsor — l’ancien roi Édouard VIII qui venait d’abdiquer — avec l’Américaine divorcée Wallis Simpson.

L’entregent du financier ne connaît plus de frontières morales. Séduit par le national-socialisme et les théories de planification autoritaire de l’économie, Bedaux se lie d’amitié avec le ministre de l’Économie du Reich Hjalmar Schacht et tente d’organiser une tournée des usines allemandes pour le duc de Windsor, avant de dîner régulièrement avec l’ambassadeur nazi Otto Abetz dans le Paris occupé de 1940.

La compromission s’achève dans les sables d’Afrique du Nord. En 1942, avec l’aval du régime de Vichy et des autorités allemandes, Bedaux s’installe à Alger pour piloter la construction d’un oléoduc transsaharien destiné à acheminer l’huile d’arachide et le carburant vers la Méditerranée, recourant sans scrupule au travail forcé.

Le débarquement allié de l’opération Torch en novembre 1942 brise net l’échafaudage. Arrêté par les services de renseignement militaire américains, le citoyen Bedaux est discrètement rapatrié par avion militaire aux États-Unis pour y être inculpé de haute trahison envers sa patrie d’adoption.

Il n’affrontera jamais ses juges : le 14 février 1944, dans sa cellule du centre de détention de l’immigration de Miami, Charles Bedaux avale une dose léthale de barbituriques dissimulée dans ses effets personnels.

L’homme qui avait chronométré l’énergie des ouvriers du monde entier pour leur voler la moindre seconde de répit refermait lui-même son propre compte à rebours, laissant dans l’histoire de l’automobile la trace d’un aventurier brillant et vénéneux qui croyait pouvoir plier la chair des hommes et la géopolitique à la froide logique de ses calculettes.