La messe est dite. Renault lâche Viry-Châtillon au groupe belge Dumarey. Deux ans après avoir décidé de jeter l’éponge en Formule 1 pour acheter des moteurs clients chez Mercedes, la direction liquide le dossier pour de bon. Dans deux ans, les garanties sociales accordées aux 150 personnes encore en poste sauteront. Et avec elles, le dernier atelier de pointe capable de concevoir, d’usiner et de faire chanter un bloc de Grand Prix sur le sol français.
Guido Dumarey parle d’ingénierie, de reconversion, d’opportunités de croissance. Renault met en avant un accompagnement responsable. La communication de crise est rodée. Mais pour quiconque a déjà traîné le long de l’A6 devant le 1-3 rue de Paris, l’affaire laisse un goût de cendre.
Viry, au départ, c’est le génie d’Amédée Gordini racheté à la fin des années soixante. C’est surtout l’entêtement d’une poignée de sorciers qui ont imposé le turbo en 1977 contre un paddock hilare. Les Britanniques ricanaient devant la « Yellow Teapot » qui fumait sur le bas-côté. Deux ans plus tard, Jabouille leur collait une valise à Dijon. C’était plié. Viry venait de renvoyer quarante ans de mécanique atmosphérique au musée.
Ce savoir-faire ne s’achète pas sur catalogue. Il s’est forgé au fil des nuits blanches passées à caler le rappel pneumatique des soupapes, à faire hurler le V10 RS9 à plus de 17 000 tours, à inventer le soufflage des diffuseurs. Douze titres constructeurs. Cent soixante-dix-huit victoires. Mansell, Prost, Schumacher, Alonso, Vettel : tous ces mecs ont décroché la timbale parce qu’à Viry, un banc d’essai tournait non-stop avec des techniciens qui trouvaient des chevaux là où les autres cassaient des bielles.
À Enstone, l’usine britannique continuera de monter des monoplaces Alpine en carbone. Sauf que sous le capot, on greffera un groupe motopropulseur allemand conçu à Brixworth. Une simple écurie cliente, le prestige en moins.
Ce que Renault vend aujourd’hui n’est pas une banale ligne de montage : c’est notre souveraineté mécanique. Quand on perd la maîtrise d’un moteur de pointe, on ne la rattrape jamais. Le fil est rompu. L’époque impose la transition et les bilans comptables froids, soit. Mais voir l’automobile française abdiquer de la sorte ressemble furieusement à un enterrement de première classe.
