Étiquette : le-jour-ou

  • 24 août 1958 : Le jour où Stirling Moss a offert le titre mondial à son rival

    24 août 1958 : Le jour où Stirling Moss a offert le titre mondial à son rival

    24 août 1958. Les rues de Porto sont noyées sous une crachinerie atlantique qui transforme les pavés du Circuito da Boavista en véritable patinoire. Les rails de tramway coupent les trajectoires, les bordures de trottoirs guettent les suspensions et l’asphalte gras ne pardonne rien.

    Au terme de cinquante tours d’un cavalier seul magistral au volant de sa Vanwall VW5, Stirling Moss coupe la ligne d’arrivée en vainqueur. Il a écœuré la concurrence, reléguant son compatriote et rival pour le titre, Mike Hawthorn sur Ferrari 246 F1, à plus de cinq minutes. Mais la véritable bascule de la saison ne s’est pas jouée sous le drapeau à damier : elle s’est nouée quelques minutes plus tard, à huis clos, dans la pénombre du bureau des commissaires de course.

    Le piège des rails de Porto et le tête-à-queue d’Hawthorn

    Pendant que Moss survole les débats grâce à la motricité de son quatre-cylindres 2,5 litres, Hawthorn mène un combat furieux contre les éléments pour sauver sa deuxième place face à la BRM de Jean Behra et la seconde Vanwall de Stuart Lewis-Evans.

    À l’avant-dernier passage, le pilote Ferrari au nœud papillon se fait piéger dans la montée vers l’avenue da Boavista. La monoplace rouge part en tête-à-queue, cale et s’immobilise dans le sens inverse de la course. Dépourvu de démarreur embarqué, Hawthorn sait qu’il risque de tout perdre sur ce faux plat.

    Profitant de la pente, le Britannique pousse sa monoplace sur le trottoir en marche arrière, se jette dans le baquet pour enclencher une vitesse et relance son V6 Dino à la volée avant de reprendre la piste. Il franchit la ligne en deuxième position, empochant au passage le point bonus du meilleur tour en course.

    La disqualification immédiate et la colère des officiels

    Alors que les mécaniciens de la Scuderia célèbrent ce résultat inespéré dans les stands, les officiels portugais brandissent le règlement international. Pour les commissaires de l’Automóvel Club de Portugal, la manœuvre est illégale : Hawthorn a fait demi-tour et roulé à contresens de la course.

    Le verdict tombe sans appel : Mike Hawthorn est disqualifié.

    L’opération comptable est colossale pour Stirling Moss. Privé de ses sept points (six de la deuxième place plus un pour le meilleur tour), Hawthorn se retrouve à portée de fusil au championnat. Moss, qui compte déjà trois victoires cette saison-là (Argentine, Pays-Bas, Portugal), prend virtuellement les commandes de la course au titre mondial. Il lui suffit de laisser le collège des commissaires signer le procès-verbal.

    Le plaidoyer d’un seigneur dans le bureau des juges

    Apprenant la sanction qui frappe son rival, Stirling Moss ne savoure pas sa victoire. Il traverse le paddock d’un pas rapide, pénètre dans la salle des juges et demande immédiatement à être entendu sous serment en faveur d’Hawthorn.

    Témoin direct de la scène alors qu’il s’apprêtait à lui prendre un tour, Moss livre un témoignage d’une précision chirurgicale. Il explique aux commissaires qu’Hawthorn n’a jamais manœuvré sur la piste de course, mais uniquement sur le trottoir adjacent, hors des limites du tracé officiel. Par conséquent, il n’a enfreint aucune règle interdisant la conduite à contresens sur le circuit.

    Face à l’autorité morale et à l’insistance du vainqueur du jour qui plaide contre son propre intérêt comptable, les commissaires reviennent sur leur décision. Hawthorn est réintégré à la deuxième place.

    Un point d’honneur payé au prix d’une vie

    Deux mois plus tard, le 19 octobre 1958, le Grand Prix du Maroc sur le circuit d’Ain-Diab scelle le dénouement de la saison. Moss remporte sa quatrième victoire de l’année au terme d’une course héroïque, mais Hawthorn assure la deuxième place.

    Au décompte final, Mike Hawthorn devient le premier champion du monde britannique de Formule 1 avec 42 points, devançant Stirling Moss d’une seule petite unité (41 points).

    Sans le geste d’honneur de Porto, Moss aurait été sacré champion du monde 1958 avec six points d’avance. Jamais couronné malgré seize victoires en Grand Prix et quatre places de vice-champion consécutives, Stirling Moss refusera toujours d’exprimer le moindre regret :

    « Je n’aurais jamais voulu gagner un championnat du monde grâce à une injustice infligée à un autre pilote. Mike ne méritait pas d’être disqualifié ce jour-là, et faire annuler cette sanction était la seule chose décente à faire. »

    Le 24 août 1958 demeure le jour où le sport automobile a rappelé au monde que la grandeur d’un homme se mesure à la loyauté de ses combats, bien au-delà des lignes d’un palmarès.

  • 15 août 2013 : Le jour où l’interview confession de Carlos Tavares a tout déclenché

    15 août 2013 : Le jour où l’interview confession de Carlos Tavares a tout déclenché

    Dans l’histoire moderne de l’automobile, certains grands tournants industriels ne se jouent pas dans le secret d’un conseil d’administration ou lors de la signature d’un contrat milliardaire, mais au détour d’une simple phrase lâchée à la presse.

    Le 15 août 2013, alors que l’Europe tourne au ralenti au milieu de la pause estivale, une interview accordée à l’agence Bloomberg va faire l’effet d’une déflagration. Ce jour-là, Carlos Tavares, numéro deux du Groupe Renault, exprime publiquement son ambition d’être numéro un. Une rupture du protocole qui marquera son éviction de la marque au losange, son arrivée spectaculaire chez PSA, et le premier acte de la création du géant mondial Stellantis.

    « Pourquoi pas General Motors ou Ford ? »

    En cet été 2013, Carlos Tavares occupe le poste stratégique de Directeur Général Délégué aux opérations chez Renault. Entré chez le constructeur français en 1981 comme ingénieur, ce passionné de compétition automobile et pilote émérite a gravi tous les échelons jusqu’à devenir le bras droit d’un patron réputé intouchable : Carlos Ghosn.

    Mais au sommet de la pyramide, l’horizon est complètement bouché. Carlos Ghosn cumule la présidence de Renault et de Nissan, sans intention d’abandonner ses mandats. Interrogé par le journaliste d’agence lors d’un entretien à détendre l’atmosphère estivale, Tavares lâche ce qui va devenir l’une des déclarations les plus explosives de la presse automobile :

    « À un moment donné, vous avez l’énergie et l’ambition de devenir numéro un… Mon expérience serait bénéfique pour n’importe quel constructeur. Pourquoi pas General Motors ? Pourquoi pas Ford ? »

    Au sein du paysage feutré des états-majors automobiles, l’aveu est perçu comme un crime de lèse-majesté. Exprimer le souhait de diriger un concurrent américain tout en étant le second du groupe français constitue une rupture d’allégeance directe envers Carlos Ghosn.

    Quinze jours pour régler ses comptes

    Au siège de Boulogne-Billancourt, l’onde de choc est immédiate. Le bureau de Carlos Ghosn ne laisse passer aucun écart de ligne. Moins de deux semaines plus tard, le 29 août 2013, un communiqué laconique tombe : Renault annonce la fin des fonctions de Carlos Tavares « d’un commun accord ».

    Évincé sans ménagement de la maison qu’il servait depuis plus de trente ans, l’ingénieur portugais se retrouve sur le carreau. Mais son profil de gestionnaire rigoureux, obsédé par la réduction des coûts et l’efficacité industrielle, n’allait pas tarder à attirer l’attention.

    Le miracle chez PSA

    Au même moment, de l’autre côté de Paris, le groupe PSA Peugeot Citroën traverse la plus grave crise financière de son histoire. Au bord de la faillite, sous perfusion d’aides d’État et contraint d’ouvrir son capital au chinois Dongfeng et à la Banque Publique d’Investissement (BPI), le groupe cherche désespérément un homme fort pour succéder à Philippe Varin.

    En mars 2014, sept mois seulement après son interview choc, Carlos Tavares prend les commandes du directoire de PSA.

    Le changement de méthode est brutal. Appliquant sa stratégie chirurgicale baptisée « Back in the Race », Tavares coupe dans les coûts fixes, réduit les plateformes, rationalise les gammes et redresse les marges à une vitesse spectaculaire. En trois ans, PSA repasse dans le vert, affichant une rentabilité opérationnelle record.

    L’effet domino : D’Opel à l’empire Stellantis

    L’ambition affichée ce 15 août 2013 ne s’est pas arrêtée là. Une fois PSA remis sur pied, Carlos Tavares passe à l’offensive :

    1. 2017 : Le rachat d’Opel/Vauxhall. Considérée comme un gouffre financier par General Motors (le même GM cité dans l’interview de 2013 !), la filiale européenne est rachetée par PSA. Tavares la rend bénéficiaire en moins de deux ans.
    2. 2021 : La fusion avec Fiat Chrysler Automobiles (FCA). C’est le chef-d’œuvre stratégique. En s’alliant à la famille Agnelli et au groupe FCA, Carlos Tavares orchestre la naissance de Stellantis, devenant le PDG du quatrième groupe automobile mondial (regroupant 14 marques iconiques comme Peugeot, Citroën, Fiat, Jeep, Alfa Romeo, Dodge ou RAM).

    L’ironie d’une tirade estivale

    L’histoire automobile retient souvent les coups de génie techniques ou les victoires en compétition. L’épisode du 15 août 2013 rappelle que la trajectoire des géants de l’industrie repose aussi sur le tempérament de leurs dirigeants.

    Sans cette phrase osée glissée à un journaliste un jour d’août, Carlos Tavares aurait peut-être poursuivi sa carrière dans l’ombre de Carlos Ghosn. En faisant le pari de la franchise, il a déclenché une réaction en chaîne qui a redistribué les cartes du paysage automobile mondial pour la décennie suivante.

  • 2 août 1975 : Le jour où on a eu le bouchon du siècle et la naissance de Bison Futé

    2 août 1975 : Le jour où on a eu le bouchon du siècle et la naissance de Bison Futé

    Le 2 août 1975, la France bascule dans un chaos automobile sans précédent. Ce samedi-là, les routes nationales, artères principales des migrations estivales, se figent sous une chaleur écrasante. Les journaux de l’époque parlent du « bouchon du siècle » : plus de 60 000 voitures immobilisées, près de 600 kilomètres cumulés de ralentissements, une paralysie nationale. Cinquante ans plus tard, cet épisode reste un marqueur fort de l’histoire des mobilités et l’acte fondateur d’un outil devenu familier : Bison Futé.

    L’été 1975 s’annonce comme un moment particulier pour la France. Le pays vit alors une explosion du parc automobile. En un quart de siècle, le nombre de voitures particulières a été multiplié par dix, passant d’1,5 million en 1950 à plus de 15 millions au milieu des années 1970. Les infrastructures, elles, n’ont pas suivi le même rythme. Les autoroutes sont encore embryonnaires, payantes et peu empruntées, tandis que les grands axes nationaux — la Nationale 7 vers la Méditerranée, la Nationale 10 vers l’Atlantique et l’Espagne — absorbent la majeure partie du flux de vacanciers.

    Ce 2 août, ce ne sont pas moins de sept à huit millions de véhicules qui prennent la route. Deux millions de plus que l’année précédente, signe de l’accélération brutale de la motorisation. Mais cette année-là, tout le monde ou presque décide de partir en vacances au même moment. La coïncidence du calendrier — un premier week-end d’août un samedi — scelle le destin de la journée. Les départs massifs s’ajoutent aux infrastructures saturées, provoquant un engorgement immédiat.

    La Nationale 10, axe privilégié entre Paris et Bayonne, devient l’épicentre du chaos. Les files s’allongent à perte de vue, traversant des villages encore dépourvus de contournements. Les routes départementales prévues comme itinéraires de délestage sont rapidement engorgées à leur tour, souvent rendues inutilisables par un événement inattendu : les protestations des viticulteurs du Languedoc-Roussillon. Opposés aux politiques européennes, ils barbouillent de peinture noire les panneaux de signalisation, désorientant des milliers de vacanciers et paralysant un peu plus les flux.

    Comme si cela ne suffisait pas, la météo ajoute sa part de drame. Les températures dépassent les 35 °C à Tours et approchent les 40 °C dans les Landes. Les voitures des années 1970, dépourvues de climatisation et souvent fragiles face aux surchauffes, tombent en panne les unes après les autres. Les capots s’ouvrent sur le bas-côté, les passagers s’extirpent de l’habitacle pour chercher un peu d’air, les enfants jouent au bord des fossés, les familles improvisent des pique-niques au milieu des plaines. L’image est saisissante : celle d’un pays entier à l’arrêt, piégé par son propre engouement pour l’automobile.

    Le bilan humain est terrible. À la fin du week-end, 145 personnes ont perdu la vie, victimes d’insolations ou d’accidents survenus dans le désordre routier. Le traumatisme est immense. Dans une France encore marquée par l’essor économique des Trente Glorieuses, l’automobile n’est pas censée être synonyme de détresse, mais de liberté. Les pouvoirs publics prennent conscience de l’urgence.

    Dès 1976, le ministère de l’Équipement met en place une stratégie nouvelle pour organiser les départs en vacances. Trois leviers sont identifiés : l’étalement des départs, la mise en place d’itinéraires bis et la communication auprès des usagers. Ce dernier point s’avère décisif. Les autorités créent un personnage chargé d’incarner l’information routière : après avoir hésité avec une girafe ou un oiseau, le choix se porte sur un petit Indien nommé Bison Futé. Sa mission : prévenir, informer, guider. Son premier outil : 600 000 cartes éditées dès l’été 1976, détaillant 3 500 kilomètres d’itinéraires bis et les emplacements de 18 aires d’accueil destinées aux automobilistes piégés par les bouchons.

    La communication est massive : 64 quotidiens nationaux et régionaux publient régulièrement les prévisions de trafic. Rapidement, la France s’habitue à un code couleur — vert, orange, rouge puis noir — qui rythme encore aujourd’hui les bulletins routiers de l’été. L’efficacité est immédiate. L’année suivant le « bouchon du siècle », les autorités constatent une réduction de 73 % des embouteillages majeurs. L’automobiliste français découvre alors qu’il ne suffit pas d’avoir une voiture pour partir librement, mais qu’il faut composer avec l’intelligence collective de la route.

    Au-delà de Bison Futé, l’épisode du 2 août 1975 accélère la construction d’autoroutes de délestage, le contournement des centres-villes et la professionnalisation de la gestion du trafic. La Nationale 7 et la Nationale 10 perdent progressivement leur statut d’axes martyres, remplacées par les grands rubans autoroutiers modernes.

    Cinquante ans après, l’histoire du bouchon du siècle continue de résonner comme une parabole. Elle raconte une France qui, à force de se motoriser sans anticiper, a touché les limites de son système. Elle raconte aussi l’invention d’un outil de régulation devenu partie intégrante de la culture automobile nationale. Et elle rappelle que, même à l’heure du GPS et de la navigation en temps réel, le simple dessin d’un petit Indien reste l’un des symboles les plus familiers de la route des vacances.