15 août 2013 : Le jour où l’interview confession de Carlos Tavares a tout déclenché

Dans l’histoire moderne de l’automobile, certains grands tournants industriels ne se jouent pas dans le secret d’un conseil d’administration ou lors de la signature d’un contrat milliardaire, mais au détour d’une simple phrase lâchée à la presse.

Le 15 août 2013, alors que l’Europe tourne au ralenti au milieu de la pause estivale, une interview accordée à l’agence Bloomberg va faire l’effet d’une déflagration. Ce jour-là, Carlos Tavares, numéro deux du Groupe Renault, exprime publiquement son ambition d’être numéro un. Une rupture du protocole qui marquera son éviction de la marque au losange, son arrivée spectaculaire chez PSA, et le premier acte de la création du géant mondial Stellantis.

« Pourquoi pas General Motors ou Ford ? »

En cet été 2013, Carlos Tavares occupe le poste stratégique de Directeur Général Délégué aux opérations chez Renault. Entré chez le constructeur français en 1981 comme ingénieur, ce passionné de compétition automobile et pilote émérite a gravi tous les échelons jusqu’à devenir le bras droit d’un patron réputé intouchable : Carlos Ghosn.

Mais au sommet de la pyramide, l’horizon est complètement bouché. Carlos Ghosn cumule la présidence de Renault et de Nissan, sans intention d’abandonner ses mandats. Interrogé par le journaliste d’agence lors d’un entretien à détendre l’atmosphère estivale, Tavares lâche ce qui va devenir l’une des déclarations les plus explosives de la presse automobile :

« À un moment donné, vous avez l’énergie et l’ambition de devenir numéro un… Mon expérience serait bénéfique pour n’importe quel constructeur. Pourquoi pas General Motors ? Pourquoi pas Ford ? »

Au sein du paysage feutré des états-majors automobiles, l’aveu est perçu comme un crime de lèse-majesté. Exprimer le souhait de diriger un concurrent américain tout en étant le second du groupe français constitue une rupture d’allégeance directe envers Carlos Ghosn.

Quinze jours pour régler ses comptes

Au siège de Boulogne-Billancourt, l’onde de choc est immédiate. Le bureau de Carlos Ghosn ne laisse passer aucun écart de ligne. Moins de deux semaines plus tard, le 29 août 2013, un communiqué laconique tombe : Renault annonce la fin des fonctions de Carlos Tavares « d’un commun accord ».

Évincé sans ménagement de la maison qu’il servait depuis plus de trente ans, l’ingénieur portugais se retrouve sur le carreau. Mais son profil de gestionnaire rigoureux, obsédé par la réduction des coûts et l’efficacité industrielle, n’allait pas tarder à attirer l’attention.

Le miracle chez PSA

Au même moment, de l’autre côté de Paris, le groupe PSA Peugeot Citroën traverse la plus grave crise financière de son histoire. Au bord de la faillite, sous perfusion d’aides d’État et contraint d’ouvrir son capital au chinois Dongfeng et à la Banque Publique d’Investissement (BPI), le groupe cherche désespérément un homme fort pour succéder à Philippe Varin.

En mars 2014, sept mois seulement après son interview choc, Carlos Tavares prend les commandes du directoire de PSA.

Le changement de méthode est brutal. Appliquant sa stratégie chirurgicale baptisée « Back in the Race », Tavares coupe dans les coûts fixes, réduit les plateformes, rationalise les gammes et redresse les marges à une vitesse spectaculaire. En trois ans, PSA repasse dans le vert, affichant une rentabilité opérationnelle record.

L’effet domino : D’Opel à l’empire Stellantis

L’ambition affichée ce 15 août 2013 ne s’est pas arrêtée là. Une fois PSA remis sur pied, Carlos Tavares passe à l’offensive :

  1. 2017 : Le rachat d’Opel/Vauxhall. Considérée comme un gouffre financier par General Motors (le même GM cité dans l’interview de 2013 !), la filiale européenne est rachetée par PSA. Tavares la rend bénéficiaire en moins de deux ans.
  2. 2021 : La fusion avec Fiat Chrysler Automobiles (FCA). C’est le chef-d’œuvre stratégique. En s’alliant à la famille Agnelli et au groupe FCA, Carlos Tavares orchestre la naissance de Stellantis, devenant le PDG du quatrième groupe automobile mondial (regroupant 14 marques iconiques comme Peugeot, Citroën, Fiat, Jeep, Alfa Romeo, Dodge ou RAM).

L’ironie d’une tirade estivale

L’histoire automobile retient souvent les coups de génie techniques ou les victoires en compétition. L’épisode du 15 août 2013 rappelle que la trajectoire des géants de l’industrie repose aussi sur le tempérament de leurs dirigeants.

Sans cette phrase osée glissée à un journaliste un jour d’août, Carlos Tavares aurait peut-être poursuivi sa carrière dans l’ombre de Carlos Ghosn. En faisant le pari de la franchise, il a déclenché une réaction en chaîne qui a redistribué les cartes du paysage automobile mondial pour la décennie suivante.