Dimanche 6 septembre 1914, 22 heures. Sur l’esplanade des Invalides et aux abords de la place de la Concorde, une marée de carrosseries bordeaux et noires s’aligne dans la pénombre. Les moteurs à deux cylindres pétaradent au ralenti dans une épaisse fumée bleue, tandis que les chauffeurs ajustent leur casquette de cuir et observent les fantassins de la 7e division d’infanterie grimper sur les banquettes, fusil Lebel entre les genoux et paquetage sanglé sur les marchepieds.
Alors que l’armée impériale allemande n’est plus qu’à une quarantaine de kilomètres de la capitale, le gouverneur militaire de Paris, le général Gallieni, vient de déclencher une opération logistique inédite : réquisitionner la flotte des taxis civils pour acheminer en urgence des renforts vers le front. En une nuit, les modestes fiacres motorisés de la capitale allaient s’imposer comme le premier grand mythe mécanique de la guerre moderne.
Le pivot de Von Kluck et l’audace de Gallieni
Au début du mois de septembre 1914, la situation militaire française semble désespérée. Après la sanglante bataille des Frontières et la retraite d’août, les troupes françaises refluent vers le sud du bassin parisien. Le gouvernement de René Viviani a fui la capitale pour s’installer à Bordeaux, laissant le général Joseph Gallieni organiser la défense d’un Paris déserté par un demi-million de civils.
Le destin bascule le 3 septembre : au lieu de foncer directement sur Paris pour encercler la ville, la 1re armée allemande du général Alexander von Kluck bifurque vers le sud-est pour tenter d’écraser l’aile gauche des armées françaises en repli. En manœuvrant ainsi, Von Kluck expose dangereusement son flanc droit aux troupes retranchées dans le camp retranché de Paris.
Gallieni repère la faille immédiatement et convainc le généralissime Joffre de lancer une contre-offensive générale sur la Marne. Pour appuyer l’assaut de la 6e armée du général Maunoury au nord-est de Paris, Gallieni a besoin de projeter des milliers d’hommes en quelques heures. Les voies ferrées étant saturées ou détruites dans ce secteur, l’officier prend une décision qui stupéfie l’état-major : utiliser les automobiles civiles de la place parisienne.
La cavalcade nocturne des Renault Type AG1
Dès l’après-midi du 6 septembre, la police militaire commence à intercepter les chauffeurs dans les rues et aux stations de fiacres. Près de six cents taxis — pour l’immense majorité des Renault Type AG1 de la Compagnie Française des Voitures de Place (la fameuse « Compagnie G7 ») — sont rassemblés à Gagny et à Sevran-Livry.
Petite berline robuste à carrosserie landaulet fermée à l’arrière et poste de conduite ouvert à tous les vents, la Renault AG1 n’a rien d’un engin tout-terrain. Son modeste bicylindre de 1 205 cm³ développant huit chevaux permet d’atteindre péniblement 40 km/h en pointe. Qu’importe : chaque véhicule embarque quatre à cinq soldats avec leur barda, cinq à l’intérieur et un à côté du chauffeur.
Dans la nuit du 6 au 7 septembre, puis le lendemain, le convoi s’ébranle sur la nationale 2 en direction de Nanteuil-le-Haudouin et de Silly-le-Long. Roulant en file indienne à une vitesse moyenne de 20 km/h avec les phares à acétylène masqués pour ne pas attirer les tirs d’artillerie, les taxis avalent une cinquantaine de kilomètres de pavés et de poussière.
Détail administratif savoureux resté dans l’histoire : l’armée applique scrupuleusement le règlement civil. Les taximètres tournent tout au long du trajet et le ministère de la Guerre remboursera chaque artisan selon le tarif conventionné à 27 %, réglant une facture globale de 70 102 francs de l’époque.
Mythe patriotique contre réalité militaire
Sur le strict plan tactique, l’acheminement de près de quatre mille réservistes par la route n’a pas renversé à lui seul le sort des combats. À titre de comparaison, le réseau ferroviaire français transportait simultanément des centaines de milliers de combattants vers la Marne. De plus, les troupes débarquées des taxis ont essentiellement servi à colmater des brèches et à sécuriser les arrières plutôt qu’à percer les premières lignes ennemies.
L’effet psychologique, en revanche, a été titanesque. En voyant des véhicules de leur quotidien transformés en convois de combat, les Parisiens et l’opinion publique internationale ont compris que la nation entière se levait d’un seul bloc pour barrer la route aux armées du Kaiser.
Le gouvernement et la presse s’emparent immédiatement de l’image de ces chauffeurs civils montant au front aux côtés des poilus pour galvaniser le moral du pays. Les « Taxis de la Marne » venaient d’entrer au Panthéon populaire de la Première Guerre mondiale, marquant par la même occasion le basculement irréversible des armées dans l’ère de la mobilité motorisée.
