Dimanche 3 septembre 1967, 4 h 50 du matin. Sur Kungsgatan, l’une des artères commerçantes les plus fréquentées de Stockholm, un silence irréel s’abat sur le bitume. À l’exception des véhicules de secours et des équipes techniques municipales, la circulation est interrompue dans tout le royaume depuis plusieurs heures.
Puis, au coup de sifflet des agents de police, les rares automobilistes encore en mouvement freinent, enclenchent la marche arrière, traversent prudemment la chaussée et viennent s’immobiliser sur le bas-côté droit. Dix minutes d’attente sous une tension palpable. À 5 h pile, les haut-parleurs et les postes de radio grésillent : le compte à rebours s’achève, les moteurs redémarrent et la Suède s’élance officiellement sur la voie de droite. En l’espace d’une nuit, le pays vient de réussir l’opération logistique la plus spectaculaire de l’histoire routière européenne : le Dagen H (Högertrafikomläggningen).
Le paradoxe suédois : Volant à gauche et circulation à gauche
Cette bascule radicale répondait à une anomalie mécanique devenue intenable au fil des décennies. Depuis le XVIIIe siècle, la Suède roulait à gauche. Pourtant, sur les routes scandinaves des années cinquante et soixante, plus de 90 % du parc automobile en circulation était déjà constitué de voitures équipées d’une direction à gauche. Les géants nationaux Volvo et Saab produisaient leurs berlines selon ce standard pour amortir leurs coûts à l’exportation, tandis que les importations américaines et européennes inondaient le marché intérieur.
Cette configuration bâtarde transformait chaque dépassement sur les routes secondaires en roulette russe. Pour apercevoir la voie opposée derrière un camion, le conducteur devait déporter presque l’intégralité de sa voiture au milieu de la chaussée avant d’avoir la moindre visibilité, provoquant une hécatombe d’accidents frontaux.
À ce danger structurel s’ajoutait l’isolement géographique : la Norvège et la Finlande voisines, ainsi que le reste du continent européen, roulaient tous à droite. Chaque passage de frontière se soldait par des télescopages et une confusion permanente pour les millions de conducteurs franchissant les postes de douane chaque année.
Quatre ans de préparation et un logo imprimé sur les briques de lait
Conscient du péril mais échaudé par un référendum populaire consultatif en 1955 où 83 % des Suédois avaient rejeté le changement par conservatisme, le Parlement (Riksdag) décide de passer en force en 1963. Le gouvernement vote la réforme et alloue un budget colossal de six cents millions de couronnes pour mener à bien la transition.
La Commission nationale pour la conduite à droite déploie alors un plan de communication sans précédent dans l’histoire moderne. Le logo officiel du projet, un « H » majuscule bleu et rouge traversé par une flèche oblique, est placardé sur les façades d’immeubles, imprimé sur les briques de lait, brodé sur les gants des automobilistes et floqué sur les sous-vêtements féminins. Une chansonnette de variété spécialement composée pour l’occasion, Håll dig till höger, Svensson (« Reste sur ta droite, Svensson »), tourne en boucle sur les ondes nationales.
Sur le terrain technique, le chantier relève du tour de force. Plus de 360 000 panneaux de signalisation sont installés à l’avance et masqués par des housses noires que des milliers d’ouvriers et de soldats arrachent dans la nuit du 2 au 3 septembre. Les marquages au sol jaunes sont intégralement repeints en blanc pour s’aligner sur les conventions internationales. Les réseaux de transport public doivent quant à eux reconstruire leurs arrêts de bus et remplacer ou convertir d’urgence plus de huit mille autobus dont les portes passagers s’ouvraient du mauvais côté.
L’effet psychologique et la chute brutale de la mortalité
Contrairement aux prédictions catastrophistes des opposants au projet, qui annonçaient un chaos sanglant dès les premières lueurs de l’aube, le 3 septembre 1967 ne déplore aucun accident mortel. Les quelques accrochages recensés dans la journée se résument à des pare-chocs froissés et des ailes éraflées aux carrefours urbains.
Mieux encore : la sidération et la concentration extrême imposées par cette nouvelle disposition ont provoqué un effondrement immédiat de la sinistralité routière. Au cours des semaines et des mois suivant le Dagen H, le nombre de collisions et de victimes de la route en Suède a chuté de plus de 30 % par rapport à l’année précédente, avant de remonter progressivement à mesure que les conducteurs reprenaient leurs réflexes d’automates.
En faisant plier la tradition insulaire devant la rationalité continentale, la Suède a prouvé qu’une nation pouvait réécrire son code de la route en une nuit sans céder à la panique. L’Islande suivra l’exemple l’année suivante avec son propre H-dagurinn, scellant l’harmonisation presque totale du bitume sur le continent européen.
