Samedi 5 septembre 1970, peu avant 15 heures. Sous les frondaisons du parc royal de Monza, l’air chaud vibre au grondement des V8 Ford-Cosworth et des douze-cylindres à plat Ferrari. C’est la dernière séance d’essais qualificatifs du Grand Prix d’Italie. En tête du championnat du monde avec quarante-cinq points après avoir enchaîné cinq victoires magistrales, Jochen Rindt s’apprête à sceller son destin au volant de la révolutionnaire Lotus 72.
Pour contrer la vitesse de pointe insolente des Ferrari 312B de Jacky Ickx et Clay Regazzoni sur les longues lignes droites lombardes, Colin Chapman et son pilote autrichien ont pris un risque calculé : retirer les ailerons avant et arrière de la monoplace.
En abordant l’amorce du freinage de la Parabolica à près de 300 km/h, un bris mécanique transforme le bolide noir et or en projectile aveugle. En quelques secondes, le sport automobile perd sa figure la plus flamboyante, ouvrant la voie au sacre le plus tragique de l’histoire des Grands Prix.
Le pari aérodynamique et la rupture de l’arbre de frein
Avec sa silhouette en coin, ses radiateurs latéraux déportés et ses disques de freins montés inboard (accolés au châssis pour réduire les masses non suspendues), la Lotus 72 conçue par Colin Chapman et Maurice Philippe représente un chef-d’œuvre de compacité aérodynamique. Mais privée de ses appendices porteurs pour gagner de précieux kilomètres-heure en ligne droite, l’auto devient nerveuse, flottante au freinage et imprévisible sur les bosses.
À l’entrée de la longue courbe finale de Monza, Rindt écrase la pédale de gauche pour inscrire son train avant. Sous l’effort de décélération extrême, l’arbre de frein avant droit, logé à l’intérieur de la coque, cède net.
Privée de puissance de ralentissement sur sa roue droite, la Lotus pivote violemment sur la gauche à plus de 240 km/h. Elle traverse la piste en toupie et percute de plein fouet les glissières de sécurité métalliques. Mal ancrés dans le sol sablonneux du circuit italien, les rails se soulèvent sous le choc au lieu d’absorber l’énergie, ouvrant une brèche où s’engouffre l’avant de la monoplace.
La hantise des flammes et le piège du harnais
L’accident aurait pu être amorti par la cellule de survie, mais une décision humaine va sceller le destin du pilote. Deux mois plus tôt, sur le circuit de Zandvoort aux Pays-Bas, Rindt avait assisté, impuissant, à la mort de son ami intime Piers Courage, brûlé vif dans l’épave de sa De Tomaso.
Terrifié à l’idée d’être piégé par le feu dans son cockpit en cas d’incendie, l’Autrichien refusait catégoriquement de boucler les sangles sous-cutales (d’entrejambe) de son harnais de sécurité à six points, préférant pouvoir s’extirper en un éclair.
Lors du choc frontal contre le rail de la Parabolica, l’absence de maintien inférieur provoque un glissement immédiat du corps vers l’avant : Rindt « sous-marine » sous la ceinture ventrale. La boucle centrale en acier et le bord du tableau de bord viennent lui écraser la trachée et la cage thoracique.
Extrait rapidement de l’épave disloquée par ses confrères et les secours, Jochen Rindt succombe à ses blessures dans l’ambulance qui le transporte d’urgence vers l’hôpital Niguarda de Milan.
Le seul champion couronné dans l’au-delà
Dans le paddock de Monza, la nouvelle de la disparition du pilote de vingt-huit ans plonge le peloton dans un deuil accablant. Son ami et rival Jackie Stewart fond en larmes dans le stand Tyrrell, tandis que Colin Chapman s’enferme dans son camion d’assistance, dévasté.
Malgré la tragédie, la saison se poursuit. Vainqueur à Monaco, Zandvoort, Clermont-Ferrand, Brands Hatch et Hockenheim au cours de l’été, Rindt possédait une avance comptable colossale.
Seul Jacky Ickx sur Ferrari conserve une chance mathématique de le dépasser s’il remporte les trois dernières courses du calendrier. Le Belge gagne au Canada, mais lors de l’avant-dernière manche à Watkins Glen aux États-Unis, le jeune débutant brésilien Emerson Fittipaldi offre la victoire à Lotus, privant définitivement Ferrari du titre.
À la fin de la saison 1970, Jochen Rindt est officiellement proclamé champion du monde des conducteurs de Formule 1. Lors d’une cérémonie sobre organisée à Paris, c’est sa jeune veuve, Nina Rindt, qui monte sur scène pour recevoir le trophée mondial. Un demi-siècle plus tard, le nom de Rindt demeure l’unique sacre posthume de l’histoire du sport automobile d’élite.
