Une banale embrouille de circulation avec un taxi londonien, une bombe de gaz lacrymogène dégoupillée un peu vite, et voilà Bertrand Gachot expédié dans une cellule de la prison de Brixton. À une semaine du Grand Prix de Belgique, Eddie Jordan se retrouve sans pilote et avec des caisses vides.
Willi Weber flaire le coup de génie. Il démarche le patron irlandais avec un chèque de 150 000 dollars financé par Mercedes et lui vend un certain Michael Schumacher, tout juste 22 ans, pensionnaire du championnat du monde des voitures de sport.
Schumacher / Weber : premier mensonge
« Est-ce qu’il connaît Spa ? », demande Jordan au téléphone. « Par cœur, il habite à deux pas de la frontière », ment Weber sans l’ombre d’un scrupule.
La vérité est plus brute : Michael n’a jamais bouclé le moindre mètre sur le toboggan ardennais. Le jeudi soir, sous une bruine typique des forêts belges, le gamin de Kerpen enfile un survêtement, sort un vieux vélo pliant du coffre et part repérer les sept kilomètres de bitume à la force des mollets. Dans la compression terrifiante du Raidillon de l’Eau Rouge, il lève les yeux, prend la mesure de la pente et comprend tout de suite où il va falloir poser les roues.
Le lendemain matin, il s’installe dans le baquet de la 7-Up Jordan 191. Une merveille d’équilibre dessinée par Gary Anderson, avec son vert émeraude et son V8 Ford-Cosworth HB qui hurle dans le dos.
La magnifique Jordan 191 va vite à Spa
Dès les premiers essais libres, le paddock s’arrête de respirer. Au lieu de tâtonner comme le ferait n’importe quel débutant sur le tracé le plus sélectif de la planète, Schumacher attaque d’emblée, sans le moindre complexe. Son coéquipier Andrea de Cesaris, vieux briscard aux plus de 150 départs en F1, regarde les feuilles de télémétrie d’un air incrédule : dans Blanchimont et le Raidillon, le gamin passe à fond sans lever le pied.
Le samedi, la sentence tombe lors des qualifications. Schumacher colle la modeste Jordan au 7ᵉ rang sur la grille, reléguant de Cesaris à près de huit dixièmes et se payant le luxe d’égaler le chrono de Nelson Piquet sur sa Benetton d’usine. Dans le garage vert et bleu, c’est l’effervescence ; dans les grands motorhomes Ferrari et McLaren, un silence inquiet s’installe.
Même pas un tour, mais une carrière lancée
Dimanche 25 août, 14 heures. Les feux s’éteignent.
Schumacher bondit de son emplacement, contourne la Benetton de Piquet, déborde la Ferrari de Jean Alesi au freinage et vire cinquième à La Source. Le culot à l’état pur.
Mais la mécanique va briser l’élan quelques hectomètres plus loin. Au pied du Raidillon, dans un grondement étouffé, l’embrayage de la 191 rend l’âme, cramé par le départ canon. Michael range la monoplace sur le bas-côté au sommet de la côte, détache son harnais et retire son casque dans un calme olympien.
Sa course aura duré moins de cinq cents mètres. Pourtant, la Formule 1 vient de changer d’époque. Dans le paddock, Flavio Briatore et Bernie Ecclestone sont déjà en train de comploter en coulisses pour arracher le prodige à Eddie Jordan. Deux semaines plus tard, à Monza, Schumacher portera une combinaison jaune Benetton. La légende était lancée.

