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Talbot : grandeur, faillite et disparition d’une marque caméléon

Des chefs-d'œuvre de Talbot-Lago au rachat par Peugeot en passant par Simca : autopsie de Talbot, la marque la plus complexe du paysage automobile.

Par Rédaction ◷ 4 min de lecture 23 avril 2025
Talbot, la marque la plus déroutante de l’histoire ?

Entre aristocratie britannique, lauriers en Grand Prix sous pavillon tricolore, fusions industrielles complexes et résurrections marketing éphémères, Talbot demeure le fantôme le plus insaisissable de l’histoire automobile.

Quelle autre marque peut revendiquer une double nationalité franco-britannique, un grand écart permanent entre le très haut luxe et la grande diffusion populaire, et une telle succession de renaissances avortées ? Propriété endormie du groupe Stellantis, Talbot constitue un fascinant casse-tête généalogique. Une trajectoire faite de sommets d’élégance, de gouffres financiers et d’un flou identitaire qui a fini par consumer l’un des blasons les plus prestigieux du XXe siècle.

Deux nations, une couronne : de Clément-Talbot à l’empire S.T.D.

La genèse remonte à 1903. Charles Chetwynd-Talbot, vingtième comte de Shrewsbury, s’associe à l’ingénieur et visionnaire français Adolphe Clément pour fonder la société Clément-Talbot à Londres. Les premiers châssis assemblent des mécaniques françaises outre-Manche, mais l’entité s’émancipe rapidement pour devenir un constructeur à part entière. En 1919, l’entreprise rejoint le consortium S.T.D. Motors (Sunbeam-Talbot-Darracq) — une préfiguration des grands groupes automobiles actuels, orchestrant la production entre les usines de Wolverhampton et de Suresnes.

C’est ici que la lignée se dédouble. En Angleterre comme en France, le patronyme circule, s’entrecroise et finit par désigner des réalités industrielles opposées. Tandis qu’à Paris, sous l’impulsion de l’ingénieur et repreneur Antonio Lago à partir de 1935, Talbot-Lago écrit quelques-unes des plus glorieuses pages du sport automobile et de la haute carrosserie française, la branche britannique s’efface peu à peu dans le giron du groupe Rootes, dissoute au fil des décennies dans les gammes Sunbeam et Hillman.

L’âge d’or de Suresnes : le chef-d’œuvre Talbot-Lago

Sur les bords de Seine, les ateliers de Suresnes enfantent des merveilles absolues. Habillées par les maîtres Figoni & Falaschi ou Saoutchik, les Talbot-Lago T150-C « Goutte d’eau » symbolisent l’apogée du style aérodynamique d’avant-guerre. Sous le capot, le six-cylindres en ligne à double arbre à cames en tête fait merveille : Talbot triomphe aux 24 Heures du Mans 1950 avec Louis Rosier et s’aligne la même année sur les grilles de départ de la toute première saison du Championnat du monde de Formule 1.

Pourtant, le plan Pons d’après-guerre et la fiscalité punitive frappant les fortes cylindrées en France étranglent le constructeur artisanal. En 1958, à bout de souffle financier, Antonio Lago vend son affaire à Henri Théodore Pigozzi, le patron de Simca. L’usine de Suresnes cesse bientôt de tourner, et le nom Talbot entre dans deux décennies d’hibernation sur le continent, pendant que Rootes abandonne l’appellation Sunbeam-Talbot en 1954.

Le pari de PSA : du rachat de Chrysler au sacrifice de Poissy

Le coup de théâtre survient en 1978. Lorsque le groupe Peugeot rachète les filiales européennes déficitaires de l’américain Chrysler (qui englobaient Simca en France et l’ancien empire Rootes en Grande-Bretagne), le directoire mené par Jean-Paul Parayre hérite par ricochet des droits sur la marque Talbot. Désireuse d’effacer le blason Simca sans pour autant noyer son propre réseau de concessionnaires, la firme sochalienne choisit de ressusciter Talbot en 1979 pour fédérer ses usines de Poissy et de Ryton.

L’opération accouche d’un grand écart stylistique et technique. Sous l’insigne du « T » cerclé défilent l’Horizon, la berline Solara, la grande Tagora et la petite Samba, dérivée directe de la Peugeot 104. Malgré des qualités routières réelles et un sacre mondial décroché en Championnat du monde des rallyes 1981 grâce à l’incroyable Sunbeam Lotus pilotée par Guy Fréquelin et Henri Toivonen, le public ne s’y trompe pas : la greffe ne prend pas. L’image de marque manque cruellement de consistance entre le passé élitiste de Suresnes et des berlines familiales en quête de modernité.

Le projet de berline compacte « Arizona », développé pour sauver l’usine de Poissy et pérenniser la marque, sonne le glas de l’expérience : PSA choisit de la baptiser Peugeot 309 en 1985. La messe est dite. La production des modèles Talbot s’éteint progressivement jusqu’à l’arrêt de l’utilitaire Express en 1994.

Quel héritage pour la mémoire automobile ?

Aujourd’hui, Talbot repose dans le portefeuille patrimonial de Stellantis, aux côtés d’autres griffes légendaires. À l’heure où l’industrie revisite avec ferveur les mythes des années 1970 et 1980, le destin de Talbot rappelle qu’un patronyme illustre ne suffit pas à créer une identité pérenne. Reste le souvenir d’un parcours unique : celui d’une marque qui aura su, à différentes époques, faire rêver les puristes sur les circuits du Mans et motoriser des millions d’Européens sur la route des vacances.