Dans la grande mythologie des rivalités italiennes, l’affrontement entre Ferruccio Lamborghini et Enzo Ferrari occupe le sommet du panthéon. La légende officielle veut que le constructeur de tracteurs de Cento, piqué au vif par le mépris du Commendatore après une dispute d’embrayage sur sa 250 GT, ait choisi le taureau pour deux raisons bien policées : son propre signe astrologique et son tempérament réputé « tamugno come un toro » — fort et têtu comme un taureau en dialecte émilien. Pourtant, derrière les carrosseries sculpturales de la marque se cache un rituel d’état-major bien plus sombre et méthodique. Pour baptiser ses créations, l’état-major de Sant’Agata Bolognese ne s’en remet pas aux lubies du marketing moderne : il plonge depuis soixante ans dans deux imposantes bibles tauromachiques du siècle passé, avec une prédilection troublante pour les bêtes qui ont massacré des équidés.
Les deux bibles de la terreur tauromachique
Lorsque la Miura bouleverse la planète automobile en 1966, elle emprunte son nom au prestigieux élevage de Don Eduardo Miura, chez qui Ferruccio s’était rendu en Andalousie dès 1962 pour admirer la bravoure des bêtes noires. Mais le premier modèle à porter le patronyme d’un individu précis et sanguinaire apparaît deux ans plus tard avec l’Islero, baptisée en hommage au taureau de race Miura qui avait encorné à mort le légendaire matador Manolete dans les arènes de Linares, le 28 août 1947.
Pour dénicher ces fauves de l’arène, les dirigeants de la marque feuillettent deux ouvrages de référence devenus des manuels de chevet à l’usine. D’un côté, l’Encyclopedia of Bullfighting publiée en 1961 par Barnaby Conrad, le recueil anglo-saxon le plus complet sur les matadors et les passes d’anthologie. De l’autre, le monumental traité Los Toros : Tratado Técnico e Histórico de José María de Cossío, une somme encyclopédique en plusieurs volumes rassemblant les chroniques, les généalogies et les faits d’armes de plus d’un millier de taureaux de combat légendaires des XIXe et XXe siècles.
La vendetta symbolique contre le Cavallino
En se plongeant dans les pages noircies du traité de Cossío, une constante saute aux yeux des historiens. Les bêtes retenues par la postérité pour leur violence sauvage n’ont pas seulement blessé ou terrassé des toreros en habit de lumières : avant l’instauration en 1928 du caparaçon protecteur sur les montures des picadors, les charges furieuses des taureaux visaient en priorité les chevaux de l’arène.
À l’époque où les taureaux entraient dans la légende par le nombre de montures qu’ils éventraient au premier tiers du combat — des monstres d’anthologie comme Gordito ou Soberbio abattant chacun dix à vingt chevaux en une seule corrida —, baptiser des automobiles de ces patronymes prend une saveur toute particulière. Difficile d’y voir une simple coïncidence : pour défier l’empire du cheval cabré de Maranello, Ferruccio et ses successeurs sont allés chercher ce que la terre d’Espagne avait produit de plus impitoyable pour broyer l’emblème de Ferrari sous ses sabots.
Du sang d’arène aux hybrides du XXIe siècle
De la Murciélago, qui survécut à vingt-quatre coups d’épée en 1879, à la Diablo, en passant par la Reventón, la Veneno, la Revuelto ou la récente Temerario, chaque baptême de Sant’Agata perpétue cette liturgie barbare et fascinante. À l’heure où l’industrie automobile contemporaine noie ses modèles sous des acronymes alphanumériques aseptisés ou des matricules de réfrigérateurs, Lamborghini reste fidèle à ses grimoires d’encre et de sang. Une insolence culturelle intacte qui rappelle que, sous les lignes anguleuses en carbone, sommeille toujours l’esprit revanchard d’un paysan d’Émilie-Romagne bien décidé à faire mordre la poussière au cheval de course d’Enzo.
