Feuilleter un épais numéro en kiosque avec une vraie odeur d’encre fraîche n’est plus tout à fait un geste anodin à l’heure du tout-numérique. Pourtant, ce mois de septembre 2026, devant le numéro 964 de L’Automobile Magazine flanqué de son impressionnant supplément collector de 76 pages, le geste s’impose de lui-même. 80 ans. Huit décennies que ce titre ausculte la production mondiale au millimètre, épluche les fiches techniques sans complaisance et nourrit l’imaginaire de générations de conducteurs.
L’esprit libre d’un pilote de Spitfire
Il faut se replonger dans l’ambiance de septembre 1946 pour comprendre d’où vient ce ton particulier. La France sort à peine des ruines et des tickets de rationnement quand le publicitaire Jean-Claude Moulin et le capitaine Pierre Laureys décident de lancer ce journal. Laureys n’était pas exactement du genre timoré : rallié à Londres dès l’appel de juin 1940 à bord d’un cargo de fortune, pilote de Spitfire au sein du groupe de chasse Île-de-France et As aux cinq victoires homologuées, l’homme avait une certaine idée du courage et de la liberté.
C’est ce tempérament bien trempé qui a forgé la colonne vertébrale du magazine. Très vite, face aux arguments des constructeurs, la rédaction a opposé ses propres bancs d’essai, des protocoles de mesure drastiques et des consommations vérifiées sous protocole certifié. Cette rigueur d’ingénieur n’a jamais empêché une bonne dose d’audace visuelle, des Unes mémorables où l’Espace toisait le TGV jusqu’aux célèbres prises de vues en hélicoptère des numéros spéciaux nouveautés.
Huit décennies au rétro et 76 pages collector
Pour marquer ce cap historique, l’équipe réunie autour de Stéphane Meunier et Pierre Lefebvre s’est offert une rétrospective particulièrement soignée, magnifiée par la patte ligne claire du dessinateur Jean-Luc Delvaux. Au cœur du supplément, huit tranches de vie incarnent chacune une décennie à travers une française emblématique : la modeste 4CV servant d’ambulance improvisée un soir de Noël 1950, le vaisseau Citroën DS filant vers le Sud sur la Nationale 7, les glissades épiques en berlinette Alpine A110, les vacances familiales en Renault Espace, le coup de génie pratique de la première Twingo, les virées décapotées en 206 CC, les débuts hésitants de la Zoe électrique et le carton plein du Peugeot 3008.
L’ouvrage prend aussi le temps de donner la parole aux lecteurs grâce à un palmarès exclusif de leurs 80 voitures favorites, où les icônes populaires comme la 2CV, la Golf ou la Renault 5 partagent l’affiche avec des monstres sacrés comme la Ferrari F40 ou la McLaren F1. Le dossier se complète d’un abécédaire technique retraçant les innovations majeures depuis l’après-guerre et d’une galerie de 80 portraits rendant hommage aux figures qui ont façonné l’histoire de l’automobile, de Giugiaro à Sébastien Loeb en passant par Michèle Mouton et Gordon Murray.
Quand la réclame retrouve enfin de l’esprit
La surprise la plus réjouissante de ce numéro spécial se niche sans conteste dans les espaces publicitaires. Alors que la réclame automobile s’est terriblement uniformisée ces dernières années sous le poids des offres de location et des avertissements réglementaires, les constructeurs ont profité de l’événement pour ressortir leurs plus belles plumes. Pour saluer le doyen de la presse hexagonale, les marques ont conçu des créations spécifiques pleines d’esprit et de complicité.
Renault ouvre le bal avec une formule particulièrement élégante sur l’encre, ce fameux liquide noir, épais, inflammable et indispensable à l’industrie qui s’imprime dans nos mémoires depuis 1946, avant d’ironiser sur une double page où les lecteurs célèbrent pour une fois avec enthousiasme le passage à 80. Dans une veine plus piquante, Toyota détourne la planche de lettres de l’ophtalmo pour rappeler qu’à 80 ans la vue baisse mais pas la qualité des papiers, en concluant d’un savoureux : « On a 90 ans, on sait de quoi on parle ».
Porsche fait mouche avec une sobriété toute germanique en calant le tachymètre et le totaliseur kilométrique d’un combiné de bord sur le chiffre 80, promesse d’une belle route restant à parcourir. Volkswagen s’amuse d’un « Boomer ! » affectueux adressé par sa nouvelle ID. Polo électrique au magazine octogénaire, tandis que MG Motor sourit enfin d’un panneau 80 qui fait plaisir à voir. De son côté, Nissan frappe fort en confrontant sa bestiale Skyline GT-R des 24 Heures du Mans 1995 à sa Formule E actuelle : avant c’était VROOOOM, aujourd’hui c’est SSSHHHH, mais la passion reste la même. Voir Volvo compter scrupuleusement les 65 modèles et 964 parutions nécessaires pour bâtir cette légende, Peugeot s’engager pour la suite de l’histoire, ou encore Citroën, DS, Cadillac, Kia et Lexus rivaliser de clins d’œil prouve à quel point cette industrie respecte les voix critiques qui durent.
Pourquoi le kiosque reste un acte essentiel
Dans un écosystème web souvent saturé de copier-coller anonymes et d’articles rédigés au kilomètre sans jamais toucher un volant, tenir entre ses mains un mensuel indépendant acheté chez son marchand de journaux relève presque de la résistance culturelle. Comme le rappelle Stéphane Meunier dans son édito, aucune plume libre ne peut survivre sans l’engagement concret de ses lecteurs et de ses abonnés.
L’Automobile Magazine souffle ses 80 bougies avec panache, fidélité et rigueur. C’est une référence incontournable de notre patrimoine mécanique, et on lui souhaite de garder ce coup de volant encore très longtemps.
