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Elon Musk : l’iconoclaste qui a électrocuté l’ordre établi

Au début des années 2000, le monde automobile est un sanctuaire impénétrable gouverné par les dynasties industrielles de Détroit, de Stuttgart et…

Par Rédaction ◷ 7 min de lecture 19 mai 2014
Elon Musk, l’iconoclaste qui a électrocuté l’ordre établi
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Au début des années 2000, le monde automobile est un sanctuaire impénétrable gouverné par les dynasties industrielles de Détroit, de Stuttgart et de Tokyo. Dans ce club centenaire aux barrières à l’entrée réputées infranchissables, l’idée même qu’une start-up née dans les pépinières de la Silicon Valley puisse concevoir une voiture de série prête à concurrencer une Mercedes-Benz relève de la pure bouffonnerie. D’autant que le précédent est cruel : General Motors vient tout juste de retirer de la circulation et de broyer dans le secret du désert d’Arizona la quasi-totalité de ses coupés EV1, actant l’enterrement de première classe du véhicule à batterie, jugé non viable commercialement. Mais c’était compter sans l’irruption d’un jeune entrepreneur d’origine sud-africaine qui vient d’empocher une fortune colossale en revendant PayPal à eBay. Animé par un mépris souverain des conventions établies et une lecture intransigeante des lois fondamentales de la physique, Elon Musk va s’emparer d’une obscure coquille californienne baptisée Tesla Motors pour dynamiter en vingt ans les certitudes de l’industrie mondiale.

Le hold-up de San Carlos et le manifeste secret

Si la légende populaire le présente souvent comme le concepteur mécanique initial de la marque, Elon Musk n’est pas le père biologique de Tesla. L’entreprise est fondée à l’été 2003 par deux ingénieurs visionnaires, Martin Eberhard et Marc Tarpenning, fascinés par le potentiel des accumulateurs lithium-ion issus de l’électronique grand public. Mais sans capitaux massifs, l’idée serait restée confinée aux bancs d’essai. En injectant l’essentiel des fonds lors de la première levée de capital au début de l’année 2004, Musk s’installe à la présidence du conseil d’administration avec une exigence tyrannique. Très vite, la cohabitation tourne à l’affrontement philosophique et personnel : Musk pousse Eberhard vers la sortie, prend les pleins pouvoirs opérationnels et engage un procès retentissant pour faire reconnaître rétroactivement son statut officiel de cofondateur.

Dès août 2006, dans un billet de blog rédigé avec une clarté désarmante, Musk dévoile sa feuille de route stratégique, le fameux Master Plan. La démarche défie l’orthodoxie marketing de l’époque qui consistait à fabriquer de petites citadines électriques étriquées et punitives. Sa vision repose sur un déploiement en cascade : concevoir d’abord une voiture de sport à faible volume et à tarif exorbitant, la Roadster dérivée d’un châssis Lotus Elise, afin de prouver que l’électrique peut être séduisante et foudroyante ; réinvestir chaque dollar engrangé pour bâtir une berline de grand tourisme luxueuse produite à moyen volume, la Model S ; puis utiliser ces profits colossaux pour industrialiser une familiale accessible au plus grand nombre, la Model 3, tout en développant un réseau propriétaire d’énergie propre. Rarement un plan stratégique d’une telle ampleur aura été déroulé avec une fidélité aussi mathématique face au scepticisme unanime des experts de l’automobile.

L’enfer de Fremont et le gouffre de la faillite

L’ascension de Musk vers le statut de démiurge industriel est loin d’être un fleuve tranquille tracé sur des présentations numériques. Elle s’est forgée dans les braises d’un cauchemar manufacturier qui a failli emporter l’entreprise à plusieurs reprises. Le baptême du feu intervient lors de la grande récession de 2008, lorsque les retards de livraison du Roadster et l’assèchement du crédit obligent Musk à engager ses derniers millions personnels à quelques heures seulement du dépôt de bilan, sauvé in extremis par une prise de participation stratégique de Daimler et un prêt du département américain de l’Énergie.

Mais l’épreuve la plus violente culmine entre 2017 et 2018 lors de la montée en cadence de la Model 3 au sein de l’usine géante de Fremont, l’ancien site NUMMI jadis partagé par General Motors et Toyota. Voulant pousser l’automatisation jusqu’à la caricature pour éliminer la main-d’œuvre humaine, Musk conçoit des lignes robotisées d’une complexité ingérable qui se grippent en continu. L’entreprise perd alors des centaines de millions de dollars chaque semaine et se retrouve à un mois de la cessation de paiement pure et simple, traquée par une armée de fonds spéculatifs pariant massivement à Wall Street sur l’effondrement de la firme.

Refusant la capitulation, le patron s’enferme dans l’usine, dort à même la moquette des salles de réunion ou sous son bureau, renvoie des cadres intermédiaires dans des accès de colère homériques et fait dresser à la hâte une tente monumentale sur le parking de l’usine pour y improviser une ligne d’assemblage supplémentaire semi-manuelle. À coups d’heures supplémentaires exténuantes pour ses équipes et de remises en cause permanentes de la chaîne logistique, le goulet d’étranglement finit par céder. En convertissant ce bras de fer ouvrier en un triomphe de productivité, Elon Musk ne sauve pas seulement sa firme : il pulvérise le record historique de valorisation boursière du secteur, reléguant Toyota, Volkswagen et General Motors au rang de seconds rôles financiers.

Du smartphone à roulettes à la fonderie géante

Ce qui distingue fondamentalement Elon Musk des constructeurs traditionnels ne réside pas uniquement dans l’abandon du pétrole, mais dans la démolition méthodique de tous les piliers du modèle industriel centenaire. Là où les marques historiques conçoivent une mécanique autour de laquelle elles tentent d’intégrer des calculateurs hétéroclites fournis par des sous-traitants, Musk aborde l’automobile comme un ordinateur de pointe sur roues. En concevant en interne l’architecture électronique centralisée et les semi-conducteurs, il impose le règne des mises à jour à distance par satellite, capables de modifier du jour au lendemain l’autonomie, la gestion des suspensions, l’interface tactile ou la réactivité des freins d’une voiture garée dans le garage de son propriétaire.

Sur le plan de la distribution, il brise le lobby tout-puissant des réseaux de concessionnaires franchisés pour instaurer la vente directe en ligne au prix fixe, sans négociation d’arrière-boutique. Pour sécuriser l’adoption de ses modèles bien avant que les pouvoirs publics ne s’en soucient, il déploie à marche forcée le réseau mondial des Superchargeurs, garantissant un écosystème de recharge exclusif, fiable et parfaitement intégré.

Cette radicalité se prolonge dans les fonderies avec l’avènement des presses géantes Giga Press. En s’inspirant de la fabrication des petites voitures miniatures moulées sous pression, Musk remplace des centaines de pièces embouties, de points de soudure et de cordons de colle par deux imposantes structures en aluminium moulé d’un seul tenant pour les soubassements avant et arrière de la Model Y. Une simplification structurelle brutale qui abaisse les coûts de fabrication à des niveaux hors de portée des usines historiques d’Europe et d’Amérique.

L’héritage d’un bâtisseur paradoxal

Personnage éminemment polarisant, dont les sorties erratiques sur les réseaux sociaux, les promesses calendaires jamais tenues sur la conduite autonome intégrale et les embardées politiques déroutent jusqu’à ses plus fidèles partisans, Elon Musk n’en demeure pas moins le catalyseur mécanique le plus marquant du XXIe siècle naissant.

À l’image d’un Henry Ford imposant le taylorisme contre l’avis des artisans ou d’un André Citroën précipitant son entreprise dans les défis technologiques de la Traction, le patron de Tesla a agi comme un bélier historique. Sans son insolence initiale et la déflagration industrielle déclenchée depuis la Californie, les états-majors de Stuttgart, de Boulogne-Billancourt, de Wolfsburg ou de Tokyo continueraient sans doute d’égrener de timides hybridations légères sur des blocs thermiques traditionnels. En contraignant l’ensemble de la filière mondiale à pivoter de gré ou de force vers une révolution électrique intégrale avec quinze ans d’avance, Elon Musk a gagné sa place dans le cercle fermé des fondateurs qui n’ont pas simplement créé une marque, mais ont brutalement redéfini la trajectoire de l’humanité en mouvement.

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