Samedi 26 mai 1923, 16 heures. Sous un ciel d’encre qui déverse des trombes d’eau sur la campagne sarthoise, trente-trois torpédos s’élancent dans un grondement d’échappements libres. Ce jour-là, au bord d’un ruban vicinal détrempé, personne ne mesure encore la portée historique de l’instant. Conçue par trois visionnaires — Georges Durand, secrétaire général de l’Automobile Club de l’Ouest, Charles Faroux, patron de presse influent, et Émile Coquille, représentant des roues détachables Rudge-Whitworth —, cette épreuve de vingt-quatre heures sans interruption entend tourner le dos au culte de la vitesse pure pour éprouver la robustesse commerciale de voitures de série. Ce baptême du feu va rapidement virer au cauchemar météorologique.
Le piège d’un tracé vicinal sous le déluge
Loin des infrastructures modernes et des rubans d’asphalte impeccables, le circuit d’alors s’étire sur plus de dix-sept kilomètres d’itinéraires départementaux reliant la banlieue du Mans, la descente vers Mulsanne et le virage d’Arnage. Sous l’action combinée de la pluie battante et des lourdes montures lancées à près de 100 km/h, le sol en macadam grossier et en terre battue se désagrège dès les premières heures de course.
La piste se transforme en une ornière géante, un bourbier d’où jaillissent des gerbes de graviers et de boue glacée. Les concurrents, juchés dans des habitacles ouverts derrière de frêles pare-brise vite maculés, luttent contre l’aveuglement. Les projections de cailloux pulvérisent les lunettes de protection et brisent les glaces de phares. À la tombée de la nuit, le défi devient surhumain : privés d’éclairage public, les pilotes tentent de deviner la trajectoire à la lueur jaune et vacillante de leurs lanternes à acétylène ou d’ampoules électriques rudimentaires, grelottant sous des imperméables gorgés d’eau.
L’odyssée à vélo de John Duff pour sauver Bentley
Face à la déferlante des constructeurs hexagonaux tels que Lorraine-Dietrich, Bignan ou Brasier, une seule monture étrangère a osé relever le défi : une massive Bentley 3 Litre verte engagée par le Canadien John Duff avec l’appui de Frank Clement, pilote officiel de l’usine de Cricklewood. Impressionnante d’autorité et dotée d’une puissance remarquable, la machine britannique signe le meilleur tour en course à plus de 107 km/h de moyenne, défiant ouvertement l’orgueil français.
Le destin de la marque anglaise bascule pourtant au cœur de la nuit lorsqu’un silex acéré vient perforer le réservoir d’essence de la Bentley, l’immobilisant moteur coupé à des kilomètres des stands. Le règlement interdisant tout dépannage extérieur, Duff refuse d’abdiquer. Il emprunte la bicyclette d’un gendarme en faction, parcourt à contre-sens le tracé défoncé pour regagner les stands, charge deux lourds bidons d’essence sur ses épaules et refait le trajet inverse dans les ténèbres. Après avoir colmaté la brèche avec un simple bouchon de liège, l’équipage repart à l’assaut du peloton pour arracher une quatrième place d’anthologie, forçant l’admiration de Walter Owen Bentley qui avait jusqu’alors qualifié cette course d’absurdité mécanique.
Le triomphe de Chenard & Walcker et la naissance du mythe
Devant la menace anglaise, la marque tricolore Chenard & Walcker livre une démonstration magistrale de préparation et de solidité. Ses deux élégantes 3 Litres Sport écrasent l’épreuve par leur fiabilité métronomique. Au terme d’un double tour d’horloge impitoyable, André Lagache et René Léonard franchissent la ligne en vainqueurs, totalisant 128 tours soit 2 209 kilomètres à la moyenne de 92,06 km/h. L’écurie s’offre même un doublé éclatant avec la deuxième place de Raoul Bachmann et Christian Dauvergne, devant la Bignan 2 Litres de Paul Gros et Raymond de Tornaco.
Contre toute attente, trente des trente-trois voitures engagées parviennent à franchir le drapeau à damier sous les ovations d’un public trempé jusqu’aux os mais subjugué par le spectacle. En triomphant des éléments, de la nuit et de la boue en ce 26 mai 1923, les pionniers de la Sarthe venaient d’ancrer les 24 Heures du Mans au panthéon du sport automobile, inventant la légende vivante de l’endurance moderne.
