Pendant plus de deux décennies, il a incarné les nuits de la télévision américaine aux commandes du légendaire Tonight Show sur NBC. Mais dès que les projecteurs du studio s’éteignaient à Burbank, l’amuseur public troquait son costume de maître de cérémonie pour une veste en jean usée et filait rejoindre son sanctuaire secret : le « Big Dog Garage », niché en bordure des pistes de l’aéroport de Burbank en Californie. Loin de l’accumulation frénétique et spéculative propre aux investisseurs de Wall Street, Jay Leno a bâti sans l’aide d’aucun courtier l’un des ensembles mécaniques les plus étourdissants de la planète, abritant près de deux cents automobiles et plus de cent cinquante motos. Sa singularité absolue repose sur un credo immuable : chaque machine, sans exception, doit être en parfait état de fonctionnement, immatriculée et prête à prendre la route au premier tour de clé.
La magie de la vapeur et l’hommage aux pionniers
Ce qui distingue immédiatement le garage de Jay Leno des collections d’art contemporain réside dans son amour immodéré pour les balbutiements de l’ère industrielle. Alors que la plupart des collectionneurs concentrent leurs avoirs sur les pur-sangs italiens des années 1960, Leno nourrit une fascination d’érudit pour les technologies vaincues par le moteur à explosion.
Son hangar abrite la plus belle flotte roulante de voitures à vapeur au monde, dominée par les mythiques Stanley Steamer et les rarissimes Doble de grand luxe des années 1920. Véritable chef-d’œuvre thermodynamique capable d’atteindre 160 km/h en silence grâce à un brûleur à kérosène ultra-sophistiqué, sa Doble E-20 de 1925 côtoie une Baker Electric de 1909 équipée de batteries Edison fonctionnant toujours avec leur solution d’origine. Pour faire rouler ces merveilles disparues, l’homme de télévision a recruté une équipe d’orfèvres mécaniciens et a équipé son atelier de tours d’usinage et d’imprimantes 3D industrielles pour refabriquer à l’identique les pièces métalliques dont les plans ont sombré dans l’oubli.
Les mains dans le cambouis et l’ostracisme de Maranello
Dans les allées de Burbank, point de cordons de velours ni de moquettes épaisses. L’atmosphère est celle d’un atelier vivant qui sent l’huile chaude, la gomme et l’essence d’aviation. Leno conduit quotidiennement ses bolides dans les embouteillages denses de Los Angeles, qu’il s’agisse d’une monumentale Duesenberg Model J carrossée par Murphy, d’une Tucker 48 rescapée de la faillite ou d’un engin hors normes propulsé par un moteur de char M47 Patton baptisé « Tank Car ».
Fait rarissime chez les amateurs de supercars de ce niveau, la collection ne compte pas une seule Ferrari contemporaine. Leno a toujours refusé la politique commerciale exclusive et hautaine de Maranello, préférant nouer des liens de camaraderie directe avec McLaren. Il possède notamment le châssis numéro 015 de la mythique McLaren F1 à trois places, achetée neuve à Gordon Murray en 1999 et entretenue amoureusement sur le bitume californien plutôt que sous une bulle déshumidifiée.
La transmission d’un patrimoine vivant
À travers sa série documentaire Jay Leno’s Garage, le présentateur est devenu le pédagogue le plus influent de la culture mécanique mondiale. En ouvrant ses portes aux ingénieurs, aux designers et aux artisans du monde entier, il défend l’idée que l’automobile est avant tout une conquête intellectuelle et sensorielle, un patrimoine collectif qui meurt dès qu’on le réduit à un compte d’épargne.
Pour Jay Leno, la valeur d’une carrosserie ne se mesure pas au marteau des enchères mais aux décibels libérés à l’accélération et au plaisir d’ajuster soi-même un jeu de bougies. En faisant revivre sous un même toit les géants à vapeur du début du siècle, les turbines Chrysler des sixties et les prototypes les plus audacieux, l’enfant du Massachusetts a transformé sa passion en conservatoire vivant de l’ingéniosité humaine.
