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Île Seguin : Le retour du losange en terre maudite

Trente-quatre ans après le silence des presses de Billancourt, les automobiles reviennent enfin sur l’île Seguin. Pas pour tomber de chaîne, mais…

Par Pierre Durand ◷ 6 min de lecture 16 octobre 2026
Requiem pour une feuille morte, œuvre de Jean Tinguely de 1967
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Trente-quatre ans après le silence des presses de Billancourt, les automobiles reviennent enfin sur l’île Seguin. Pas pour tomber de chaîne, mais pour trôner sous les projecteurs d’un musée d’art contemporain. Entre fantômes ouvriers, guerres de clocher politiques et bénédictions chamaniques, récit d’une résurrection où la tôle froisse les rancœurs.

Il faut emprunter la passerelle métallique bleue suspendue au-dessus de la Seine. Dans les années 1950, des marées d’ouvriers en casquette l’arpentaient au petit matin, le pas pressé vers les emboutisseuses. Aujourd’hui, le vacarme a disparu, mais la silhouette familière est toujours là : au bout du tablier, au cœur du nouveau centre d’art contemporain « Le Large », une Renault 12 break vert wagon vous accueille, le toit lourdement sanglé de valises. Encadrée par deux immenses ogives de plexiglas rouge et orange, l’installation s’intitule sans détour R12 cathédrale (2026), signée Mohamed El Khatib. Une voiture populaire érigée en icône sacrée sur les décombres de son propre berceau.

Ce 17 octobre 2026, trente-quatre ans après la fermeture définitive des usines Renault en 1992, la pointe amont de l’île Seguin ouvre ses portes au public. L’exposition inaugurale, baptisée Moteur imaginaire, exhume les commandes historiques passées par la Régie aux artistes. Un symbole fort. Presque une provocation, tant ce lambeau de terre de 11,5 hectares semblait frappé d’une malédiction indélébile.

Une forteresse bâtie sur la sueur et le Ricard

Avant les querelles d’esthètes et les spéculations foncières, l’île n’était qu’un coin d’herbe où l’on tirait le pigeon d’argile au début du XXe siècle. En 1919, Louis Renault flaire le coup, rachète le terrain et y importe les cadences infernales du taylorisme américain. Pour tenir la Seine à distance, le constructeur rehausse le sol de cinq mètres. L’architecte Albert Laprade dessine ensuite une immense façade de béton et de fer, conférant au site des allures de forteresse imprenable ou de prison d’Alcatraz.

Ciblée par les bombes alliées pendant la guerre en représailles de la collaboration de son patron, nationalisée à la Libération, la ruche industrielle a broyé des générations de carrossiers. Daniel Ramoneda, embauché en 1972 comme vérificateur et figure de la CGT, ne mâche pas ses mots en repensant aux chaînes de montage : c’était sombre, poussiéreux, usant, et ça sentait le Ricard que les gars descendaient pour oublier l’abattage quotidien. Les grandes grèves des années 1960 et 1970 ont forgé le mythe. Puis, en 1992, le couperet tombe : l’usine ferme. Les machines partent à la casse, laissant derrière elles un no man’s land fantomatique et une plaie ouverte dans la mémoire ouvrière.

La foire d’empoigne des barons et des milliards

Dès lors s’est engagé un Monopoly ubuesque où architectes stars et barons politiques se sont écharpés. En 1995, le maire de Boulogne Jean-Pierre Fourcade veut faire table rase du passé pour bâtir des bureaux. Réplique immédiate de Jean Nouvel en une du Monde en 1999 : « Boulogne assassine Billancourt ».

Au printemps 2000, le milliardaire François Pinault croit jouer les sauveurs : épaulé par Louis Schweitzer, alors patron de Renault, il s’offre 2,5 hectares pour y loger sa fabuleuse collection d’art contemporain dans un écrin de verre et de béton imaginé par Tadao Andō. Coût annoncé : 150 millions d’euros. Dan Flavin concocte même des néons monumentaux pour le bâtiment. Mais l’idylle tourne au vinaigre. Exaspéré par les lenteurs administratives et la raideur technocratique de Fourcade – qui ne daigne même pas répondre à ses vœux –, Pinault claque la porte en mai 2005 avec une tribune cinglante dans Le Monde (« Je renonce ») et file installer ses toiles au Palazzo Grassi de Venise, racheté à la famille Agnelli.

S’ensuit une guerre picrochuline sur fond d’affaire Clearstream : Dominique de Villepin tente d’imposer un centre d’art public, aussitôt sabré par Nicolas Sarkozy à son arrivée à l’Élysée en 2007. Pierre-Christophe Baguet prend la mairie en 2008, promet des arbres, avant de retourner sa veste en 2011 avec un plan démentiel conçu par Jean Nouvel prévoyant cinq tours culminant à 110 mètres. Révolte des riverains, votation municipale en 2012 : les tours passent à la trappe.

Même le projet « R4 », censé rendre hommage à la célèbre 4L sur la pointe aval à partir de 2010, sombre en plein vol : son instigateur, le marchand d’art suisse Yves Bouvier, est coffré à Monaco en 2015, accusé par le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev d’une escroquerie à un milliard de dollars sur des toiles de maîtres. L’île Seguin méritait décidément son surnom d’« île maudite ».

Des chamans aux losanges d’aluminium

Il a fallu les reins solides et un zeste de mysticisme pour briser le sortilège. En juillet 2016, le promoteur Laurent Dumas (groupe Emerige) reprend les ruines du projet R4. Prudent ou superstitieux, l’homme ne lésine pas sur les moyens spirituels : dès l’achat du terrain en 2018, il fait venir un chef amérindien pour psalmodier sur la friche, suivi en 2022 d’un chaman, d’un prêtre vaudou et d’une médium pour purger le sol des « souffrances violentes » accumulées pendant des décennies de labeur.

Huit ans de chantiers et 450 millions d’euros plus tard, le projet « La Pointe des Arts » émerge enfin. Aux côtés d’un multiplexe Pathé doté d’une salle IMAX inauguré en juillet et d’un hôtel haut de gamme attendu pour novembre, « Le Large » déploie ses 5 000 mètres carrés. Conçue par les Catalans de l’agence RCR, l’imposante carcasse scintille au ras de l’eau sous une résille de losanges en aluminium anodisé mordoré. Une géométrie qui ne dépaysera pas les amoureux de la Régie.

Dumas a même obtenu de François Pinault le prêt à long terme de L’Homme pressé, une sculpture de Thomas Houseago autrefois dressée à la Pointe de la Douane à Venise. Ultime clin d’œil du destin à l’homme d’affaires qui avait fui l’ouest parisien vingt ans plus tôt.

Le fantôme roule encore

Tout n’est pas réglé pour autant sur ce ruban de terre. Si la Seine Musicale anime la pointe aval depuis 2017 et que Le Large réveille la pointe amont, le cœur de l’île demeure un terrain vague désespérément nu. Le mégaprojet de 60 000 mètres carrés de bureaux dessiné par Bouygues et le cabinet BIG est enlisé dans le marasme du tertiaire, tandis que les riverains ferraillent contre les résidences étudiantes.

Reste une ironie réjouissante : après trois décennies de palabres d’urbanistes et de batailles d’avocats, c’est bien une bagnole – la bonne vieille Renault 12 de nos départs en vacances – qui réinvestit la première ce sanctuaire industriel. Non plus comme un produit standardisé issu des cadences chronométrées, mais comme une relique culturelle intouchable. La tôle ouvrière a trouvé son reposoir d’art contemporain.

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