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Henry Royce : le forgeron du silence et de la perfection mécanique

Dans la mémoire collective de l’automobile, le nom de Rolls-Royce évoque instantanément les pelouses manucurées des manoirs anglais, les réceptions princières et…

Par Rédaction ◷ 7 min de lecture 4 août 2014
Fondateurs visionnaires : Henry Royce, le forgeron du silence et de la perfection mécanique
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Dans la mémoire collective de l’automobile, le nom de Rolls-Royce évoque instantanément les pelouses manucurées des manoirs anglais, les réceptions princières et le faste insolent de l’Empire britannique à son apogée. Si Charles Rolls incarnait le panache éclatant et la visibilité mondaine de cette réussite, l’homme qui insuffla son âme à chaque engrenage venait d’un monde radicalement différent. Né dans le dénuement le plus total, sans diplôme, orphelin de père très tôt et forcé de vendre des journaux à neuf ans pour ne pas mourir de faim, Frederick Henry Royce n’avait rien d’un aristocrate. Taiseux, bourreau de travail jusqu’à l’autodestruction physique et habité par une quête maladive de la précision mathématique, ce forgeron autodidacte va pourtant imposer au monde entier une devise devenue proverbiale : « Cherchez la perfection en tout. Prenez ce qui existe de meilleur et améliorez-le. Quand cela n’existe pas, créez-le. »

De la forge ferroviaire aux ateliers électriques de Manchester

L’enfance d’Henry Royce ressemble à une page arrachée à un roman de Charles Dickens. Fils d’un meunier ruiné d’Alwalton, il découvre la misère noire des faubourgs londoniens dès l’âge de quatre ans. Livreur de télégrammes pour les postes britanniques, puis vendeur de gazettes pour W.H. Smith, l’enfant s’échappe de l’ornière grâce à une tante qui finance ses débuts d’apprenti aux ateliers ferroviaires de la Great Northern Railway à Peterborough. C’est là, dans la fumée et la suie des locomotives à vapeur, que l’adolescent apprend à dompter l’acier, le tour à métaux et le marteau de forge. Dévorant la nuit des traités d’algèbre et d’électricité élémentaire, il comprend avant les autres que l’énergie électrique va bientôt supplanter la vapeur.

En 1884, avec un capital dérisoire de vingt-deux livres sterling en poche, Royce s’associe à son ami Ernest Claremont pour ouvrir un modeste atelier rue Cooke, à Manchester. Spécialisée dans la fabrication de sonnettes, de dynamos et d’appareils d’éclairage industriel, la petite société F.H. Royce and Co. se forge rapidement une réputation d’excellence. Leurs moteurs électriques et leurs grues d’atelier ne tombent jamais en panne, assemblés avec une méticulosité qui fait la fierté des filatures du Lancashire. Mais au tournant du siècle, la concurrence étrangère à bas coût érode les marges de l’entreprise. C’est à ce moment précis qu’Henry Royce décide de s’offrir son premier véhicule personnel : une petite Decauville française d’occasion de dix chevaux.

La fureur contre la Decauville et l’étincelle de 1904

L’expérience au volant de l’automobile importée tourne au calvaire pour l’artisan maniaque. Épouvanté par les vibrations intolérables qui secouent la carrosserie, le bruit strident de la pignonnerie mal ajustée, les fuites d’huile incessantes et les surchauffes chroniques d’un circuit de refroidissement mal pensé, Royce ne décolère pas. Plutôt que de renvoyer la machine à ses concepteurs, il la désosse pièce par pièce dans son atelier mancunien. Devant ses ouvriers ébahis, l’électricien jure qu’il est capable de concevoir une automobile infiniment plus raffinée, plus fiable et plus silencieuse.

Travaillant jour et nuit sans relâche, oubliant de se nourrir au point que ses compagnons doivent glisser des tartines dans ses poches d’atelier, Henry Royce fait rugir le 1er avril 1904 le prototype de sa toute première voiture : la Royce 10 HP. Animée par un bicylindre de 1,8 litre, la machine tourne avec la régularité feutrée d’une pendule comtoise. Les bielles et le vilebrequin sont équilibrés au gramme près, les portées de roulements sont ajustées au millième de pouce et l’allumage est d’une stabilité souveraine. Lorsque Charles Rolls débarque à Manchester le 4 mai suivant pour essayer l’engin sur les recommandations du courtier Henry Edmunds, l’aristocrate londonien comprend sur-le-champ que ce mécanicien provincial effacé vient de réinventer l’art de l’ingénierie mécanique.

L’orfèvre de la Silver Ghost et le culte du millième de pouce

Associé à Rolls et installé dans la nouvelle usine modèle de Derby à partir de 1908, Henry Royce donne la pleine mesure de son exigence maniaque. Rejetant les compromis de la grande série, il refuse catégoriquement d’employer la fonte brute non reprise ou des aciers ordinaires. Chaque pièce mobile est usinée dans les meilleurs alliages de nickel-chrome, trempée puis rectifiée manuellement à la craie et au grattoir d’acier pour garantir un contact parfait des surfaces.

Cette quête obsessionnelle atteint son chef-d’œuvre avec la 40/50 HP, la légendaire « Silver Ghost ». Son six-cylindres en ligne de sept litres de cylindrée, monté sur un vilebrequin à sept paliers sous pression d’huile constante, fonctionne sans le moindre cliquetis. Lors des démonstrations d’usine, Royce s’amuse à poser une pièce de monnaie sur la tranche du radiateur pendant que le moteur tourne à plein régime : la pièce ne tremble pas d’un millimètre. Si Rolls apporte le vernis commercial et l’écho médiatique en engageant l’auto dans des raids d’endurance héroïques à travers l’Europe, c’est bien la discipline de fer de Royce qui transforme le slogan de « la meilleure voiture du monde » en une réalité technique indiscutable.

L’exil forcé de la Villa Mimosa et le génie sur papier calque

Cet engagement sans réserve a un prix exorbitant pour la santé de l’ingénieur. En 1911, épuisé par le surmenage, miné par une alimentation défaillante et ravagé par des crises intestinales violentes, Henry Royce s’effondre. Opéré d’urgence d’un cancer du côlon, les chirurgiens ne lui donnent que quelques mois à vivre. Son ami et directeur général Claude Johnson prend alors une décision radicale pour sauver la tête pensante de la marque : il lui interdit formellement de remettre les pieds dans l’usine de Derby et organise sa vie entre sa résidence de West Wittering dans le Sussex et la Villa Mimosa au Canadel, sur la côte varoise en France.

Condamné à un exil sanitaire doré, Royce refuse pourtant de déposer les armes. Assis dans un fauteuil d’osier face à la mer Méditerranée ou arpentant les allées de son potager, il transforme sa retraite en bureau d’études déporté. Entouré d’une poignée de jeunes dessinateurs triés sur le volet, le maître ne touche plus aux outils métalliques : il dessine, esquisse, calcule et dicte ses instructions par télégrammes et courriers quotidiens à Derby. Aucune modification de culasse, aucun nouveau profil de came, aucun tracé de bielle n’est usiné en Angleterre sans avoir reçu le paraphe méticuleux du maître au Canadel.

Du ciel de la Manche à la légende du moteur Merlin

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, le gouvernement britannique somme Rolls-Royce de mobiliser son outil industriel pour l’aviation militaire. Bien que réticent à l’idée de fabriquer des engins de mort, Henry Royce s’attelle à la tâche depuis sa table à dessin avec la même obsession de perfection. En quelques mois, il conçoit le fabuleux moteur d’avion Eagle : un V12 refroidi par eau qui propulsera en 1919 le biplan Vickers Vimy d’Alcock et Brown lors de la toute première traversée aérienne sans escale de l’océan Atlantique.

Cette lignée aéronautique trouve son apogée à la fin des années 1920 avec le développement du moteur Rolls-Royce R pour remporter définitivement la prestigieuse Coupe Schneider. Poussé à plus de deux mille trois cents chevaux dans le nez des hydravions de course Supermarine, ce bloc suralimenté permet à la Grande-Bretagne de battre le record du monde de vitesse à plus de six cent cinquante kilomètres à l’heure. Élevé au rang de baronnet par le roi George V en 1930 pour services exceptionnels rendus à l’aviation britannique, Sir Henry Royce s’attelle à son ultime grand œuvre : coucher sur le papier les plans préliminaires d’un nouveau V12 de vingt-sept litres à compresseur centrifuge.

Le 22 avril 1933, affaibli par la maladie, le vieux maître s’éteint paisiblement dans son domaine de West Wittering à l’âge de soixante-dix ans. Quelques heures avant de rendre son dernier souffle, l’esprit toujours alerte, il esquissait encore au crayon sur son bloc-notes le mécanisme d’un nouvel amortisseur réglable. Les plans de son dernier V12 donneront naissance peu après à un monstre sacré : le Rolls-Royce Merlin, la mécanique qui allait équiper les chasseurs Spitfire et Hurricane pour remporter la bataille d’Angleterre et sauver le monde libre. Parti de la poussière des chemins de fer sans autre boussole que son honnêteté ouvrière, Henry Royce laissait à la postérité la preuve éclatante que la véritable aristocratie ne réside pas dans le sang hérité, mais dans la pureté du geste technique porté au rang d’art absolu.

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