Il faut imaginer la scène. À la fin des années quatre-vingt-dix, le gérant d’un parking souterrain de Munich décroche son téléphone pour joindre l’un de ses clients les plus fortunés. Au bout du fil, Ion Țiriac, ancien vainqueur de Roland-Garros en double devenu premier milliardaire de la Roumanie post-Ceaușescu, écoute son interlocuteur lui demander poliment ce qu’il compte faire des deux voitures qui prennent la poussière dans ses sous-sols depuis près d’une décennie. L’homme d’affaires avait tout simplement oublié qu’il avait acheté deux Ferrari F40 neuves en 1989, avant de les laisser croupir sous une bâche faute de temps pour les rapatrier.
Cette démesure de brocanteur aux poches sans fond ne dort plus dans des boxes anonymes en Bavière. Depuis 2013, elle s’étale sur plus de quatre mille mètres carrés à Otopeni, dans un hangar ultra-sécurisé posé face aux pistes de l’aéroport international de Bucarest.
Les sept Phantom et le huit-en-ligne de l’Aga Khan
Dans ce sanctuaire de tôle et de marbre, Țiriac expose environ cent cinquante montures issues d’un cheptel qui en compte près de quatre cents. Le tableau de chasse affiche un record mondial qu’aucun monarque du Golfe ni aucun financier de Wall Street n’a réussi à égaler : le Roumain est le seul homme sur terre à posséder l’intégralité des sept premières générations de la Rolls-Royce Phantom, de la Phantom I de 1927 jusqu’aux derniers châssis de la Phantom VII sortis de Goodwood.
Au milieu de cet alignement de calandres au Panthéon, deux pièces maîtresses racontent les caprices des puissants du siècle dernier. La première est une Phantom IV carrossée par Hooper en 1952 pour le prince Aly Khan et l’Aga Khan III. Une monstruosité aristocratique propulsée par un huit-cylindres en ligne de 5,7 litres, issue d’une série confidentielle de dix-huit exemplaires réservés exclusivement aux familles royales et aux chefs d’État.
Quelques mètres plus loin, le protocole britannique vole en éclats devant la Phantom V de 1962 ayant appartenu à Elton John : trois tonnes d’acier peintes en rose bonbon et blanc cassé, avec capitonnage assorti dans les moindres recoins de la cellule arrière.
Une caserne de mécaniciens au chevet de quatre cents blocs
La visite d’Otopeni ne relève pourtant pas de la promenade contemplative dans un musée poussiéreux. Le lieu fonctionne avec la discipline d’une base aérienne de l’OTAN.
Sous la direction de l’ancien joueur de tennis, une équipe de mécaniciens en combinaison blanche veille au grain jour et nuit. Chaque voiture exposée ou remisée dans les réserves est déclarée en état de marche immédiat. Aucun moteur ne reste figé : un planning informatique impose de faire tourner chaque mécanique au moins une fois par mois sur des rouleaux de banc d’essai, afin de faire monter l’huile en température, d’éviter le dessèchement des joints spi et d’empêcher les pneus des monstrueuses Mercedes 540K Cabriolet de 1937 ou des Jaguar XJ220 de s’ovaliser sous leur propre poids.
L’éclectisme de la collection frise la boulimie mécanique. Entre une rarissime Hurtu 3 ½ HP de 1899 à moteur monocylindre français et les châssis hybrides modernes de LaFerrari ou de la Porsche 959, Țiriac a garé les jouets de la culture populaire américaine : DeLorean DMC-12 en inox brut, Cadillac Eldorado Biarritz 1959 aux ailerons démesurés et coupés Dodge Charger à gros blocs V8.
La parade fiscale de la fondation caritative
Pour le public roumain, l’accès à ce trésor industriel coûte l’équivalent de quatre euros du vendredi au dimanche. Mais derrière ce geste d’ouverture populaire, le redoutable banquier d’affaires n’a rien laissé au hasard. Conscient que sa disparition risquait de voir le fisc et ses héritiers disperser aux enchères le travail de quarante ans de traque chez Sotheby’s et Bonhams, Ion Țiriac a transféré l’intégralité des véhicules à sa fondation caritative privée.
Un verrou juridique et patrimonial imparable qui interdit tout démantèlement futur et sanctuarise son nom dans le béton d’Otopeni. L’homme aux épaisses moustaches a bâti sa fortune dans la banque, l’assurance et l’immobilier en ne concédant jamais rien à ses rivaux ; son hangar de Bucarest rappelle simplement ce qui arrive lorsqu’un requin des affaires applique la même voracité comptable à sa passion pour la tôle froissée et les mécaniques d’exception.
