Quarante ans après sa disparition tragique lors d’essais privés au Paul Ricard, le monde du sport automobile se souvient d’Elio de Angelis. Retour sur le parcours d’un prince de la vitesse, dont le talent pur n’avait d’égal que l’élégance.
En 1979, il n’y avait qu’une seule façon de suivre les qualifications de Formule 1. En l’absence de chronométrage informatisé et d’écrans de télévision en salle de presse, il fallait se poster au bord de la piste. C’est à Hockenheim, au milieu des monoplaces rétives, une Shadow noire se distinguait par un power-slide d’une grâce absolue. C’était la seule manière d’extirper un chrono d’une voiture qui n’avait pas encore marqué le moindre point cette saison-là. C’était rapide, fluide, à l’image du pilote lui-même.
Les débuts d’un faux « fils à papa »
Né dans une riche famille romaine, aîné de quatre enfants, Elio de Angelis arrive en F1 précédé d’une réputation de dilettante fortuné. C’est son père, Giulio, constructeur prospère et champion de motonautisme, qui finance ses premiers pas via une structure payante chez Shadow.
Pourtant, le jeune Romain de 21 ans balaie instantanément les préjugés de « gosse de riche » par sa modestie et son charme naturel :
- Un coup de volant divin : Sous la pluie de Watkins Glen en 1979, il hisse sa modeste Shadow à la 4e place.
- Un esprit d’équipe unique : À l’usine Shadow de Northampton, il n’était pas rare de voir Elio cuisiner lui-même le déjeuner pour toute l’équipe, armé d’un vieux réchaud et d’ingrédients importés d’Italie.
Ses performances lui ouvrent les portes de l’écurie Lotus en 1980, aux côtés du champion du monde Mario Andretti.
Le pianiste et le « boucher »
À la suite du départ d’Andretti, Elio voit arriver un nouveau coéquipier : Nigel Mansell. Tout opposait le pilote britannique, brut de décoffrage (« viande-purée-ketchup »), au gastronome romain. Pourtant, une profonde amitié va naître entre eux. Sur la piste, de Angelis s’affirme comme le leader le plus régulier.
C’est en 1982 que sa grandeur humaine éclate aux yeux de tous. Lors de la fameuse grève des pilotes à Johannesburg, enfermés dans un hôtel pour protester contre les clauses de la superlicence, la tension est immense. Pour apaiser les esprits et rassurer les plus jeunes, Elio s’installe au piano à queue de l’hôtel et joue des morceaux classiques pendant une grande partie de la nuit.
La même année, il offre à Lotus sa première victoire depuis quatre ans au Grand Prix d’Autriche, en coiffant Keke Rosberg sur la ligne pour seulement 0,05 seconde.
« Il venait d’un milieu très aristocratique. Il était polyglotte, pianiste de concert, et doté d’un humour féroce. Tout le monde l’adorait. C’était un homme du peuple malgré ses origines. »
— Tony Jardine, attaché de presse JPS Team Lotus
Le choc Senna et le pari Brabham
En 1985, l’arrivée d’Ayrton Senna chez Lotus change la donne. Si Elio remporte le GP d’Imola et mène un temps le championnat, il comprend vite que l’écurie n’a d’yeux que pour le prodige brésilien. Reconnaissant le génie pur de Senna mais lassé par son individualisme forcené, de Angelis décide de tenter le pari Brabham pour 1986.
La Brabham BT55, conçue par Gordon Murray, est révolutionnaire mais extrêmement basse et mal née. Son moteur BMW incliné souffre de graves problèmes de lubrification. Elio abandonne lors des quatre premières courses.
Le drame du Paul Ricard : un fiasco sécuritaire
Le 14 mai 1986, l’équipe organise des essais privés sur le circuit du Paul Ricard pour corriger les défauts de la voiture. Dans l’enchaînement ultra-rapide des « S de la Verrerie », l’aileron arrière de la Brabham se rompt. La monoplace s’envole, passe par-dessus les barrières et retombe à l’envers avant de s’enflammer.
Le champion du monde Alan Jones est le premier sur les lieux :
« J’ai vu une colonne de fumée derrière l’Armco. J’ai sauté de ma voiture. La Brabham était à l’envers, son bras dépassait. Je ne pouvais rien faire. Il n’y avait personne pour m’aider, impossible de soulever la voiture seul. C’était terrible. »
Ce qui suit reste l’une des pages les plus sombres de la sécurité en F1 :
- Aucun commissaire équipé correctement à proximité.
- Un pompier en short et t-shirt avec un extincteur dérisoire.
- Il aura fallu utiliser la sangle de remorquage d’une autre équipe pour enfin retourner la monoplace.
- Le tuyau du premier camion de pompiers arrivé sur place a explosé à deux reprises.
Ce sont finalement les mécaniciens de Brabham et d’autres équipes, arrivés en courant depuis les stands, qui sortent Elio du brasier et tentent un massage cardiaque. Les secours médicaux officiels mettront plus de 10 minutes à arriver. Elio de Angelis s’éteint le lendemain à l’hôpital de Marseille, non pas à cause de ses blessures physiques (un simple scanner révélera une clavicule cassée), mais asphyxié par la fumée et la poudre des extincteurs.
Les statistiques en Formule 1
| Catégorie | Données |
| Départs en GP | 108 |
| Victoires | 2 (Autriche 1982, Saint-Marin 1985) |
| Pole Positions | 3 |
| Meilleur classement mondial | 3e (1984) |
| Écuries | Shadow, Lotus, Brabham |
Dix jours après le drame, Nigel Mansell remportait le Grand Prix de Belgique à Spa. Sur le podium, le visage fermé et les larmes aux yeux, le Britannique dédiait sa victoire à son ami disparu. Quarante ans plus tard, la trajectoire pure et le sourire d’Elio de Angelis continuent d’habiter la mémoire de ceux qui ont connu cette F1 d’hommes et de passion.

