Une barrière de chantier rayée de rouge et blanc, deux vigiles en doudoune noire qui font signe de faire demi-tour et pas un seul badge presse à l’horizon. Au pied de la Strada Borromea, au-dessus des eaux grises du lac Majeur, les journalistes se sont fait renvoyer dans la vallée sans ménagement. Tutto Bene n’a que faire des carnets de notes. Créé entre Milan par le carrossier BorromeodeSilva et Los Angeles par le collectif Race Service, ce rassemblement n’admet que ceux qui possèdent un compte en banque à huit chiffres ou une pièce unique sortie d’un atelier d’artisan. L’an dernier, Alfa Romeo avait privatisé le décor pour parader sur ses terres. Cette année, deux constructeurs ont signé le chèque pour s’offrir le même vernis d’authenticité : Genesis et Bentley, qui ont arrosé les rédactions de communiqués au même instant pour célébrer un événement où la presse n’avait pas le droit de poser un pneu.
Le grand écart entre le cuir de Crewe et les watts coréens
L’attelage avait de quoi faire sourire. D’un côté, Bentley a fait monter ses gros Bentayga, ses placages en ronce de noyer et ses deux tonnes et demie de grand tourisme britannique pour négocier les épingles serrées entre les mélèzes. De l’autre, Genesis a déployé l’artillerie lourde et un proto, taillé sur mesure pour les flux de réseaux sociaux.
Pour les deux états-majors, l’opération répond au même calcul : s’acheter une respectabilité de connaisseurs sans passer par le filtre des essais traditionnels. À Tutto Bene, personne ne juge les distances de freinage ni la rigidité d’un berceau moteur. Les quatre-vingt-cinq engagés montent au sommet par grappes, garent leurs machines devant le panorama et discutent entre initiés sous le mot d’ordre maison, « ralentir pour aller vite », pendant que les métaux refroidissent dans l’herbe humide.

Lotterer en treillis tubulaire et berlinette orange
Pour justifier son déplacement, Séoul a tout de même sorti de vrais protos de piste. André Lotterer s’est glissé dans l’arceau du concept X Skorpio. Le triple vainqueur du Mans s’est retrouvé à négocier les neuf kilomètres de bitume froid aux commandes d’une carcasse d’acier brut inspirée du tout-terrain : suspension à grand débattement, aucun isolant phonique et des pneus à crampons qui arrachaient des gravillons à chaque relance.
Dans son sillage, la berlinette Magma GT à moteur central grimpait au rupteur, effectuant ses premiers tours de roue publics après sa présentation statique dans la Sarthe en juin dernier. Sur le parking d’altitude, Genesis complétait le décor avec la maquette de son hypercar GMR-001 — tout juste rentrée du Texas avec une septième place en WEC — et un curieux Box Buggy bricolé par les ingénieurs de la division Mobis.
À dix-huit heures, la brume d’automne a fini par noyer le sommet du col. Les semi-remorques ont avalé les prototypes, les gros moteurs de Crewe ont cessé de glouglouter et les commissaires ont remballé les barrières sans laisser traîner un seul carton publicitaire. Dans les boîtes de réception des rédactions, les attachés de presse de Bentley et de Genesis envoyaient au même instant leurs dossiers d’images retouchées, vantant la communion exclusive d’une poignée d’esthètes. Sur la route enfin rouverte au public, il ne restait qu’une trace de pneu sur un rail de sécurité et le bruit d’une vieille Panda 4×4 qui redescendait vers Stresa.
Pour en savoir plus : BorromeodeSilva, les tailleurs milanais du restomod
Le choix du mont Mottarone pour Tutto Bene ne relève d’aucun hasard de carte routière. Carlo Borromeo, cofondateur du studio avec Fabio de Silva, porte un patronyme indissociable du lac Majeur : la route à péage de la Strada Borromea a été tracée sur les terres historiques de sa propre famille. Installée à Milan depuis 2011, la structure s’est imposée en quinze ans comme le bureau de style incontournable du restomod européen très haut de gamme, loin des cabinets généralistes qui vendent des interfaces pour SUV électriques.
Leur méthode repose sur la réécriture chirurgicale des icônes des années quatre-vingt et nonante. En 2018, c’est BorromeodeSilva qui signe les lignes de la Delta Futurista pour Eugenio Amos, supprimant les portières arrière de la Lancia pour en faire un coupé trois portes en carbone brut, avant d’enchaîner sur la déclinaison tout-terrain Safarista. Le studio a récidivé avec la Porsche 928 de Nardone Automotive, lissant la carrosserie de la GT de Stuttgart tout en lui greffant une boîte manuelle à six rapports, avant de s’attaquer au monstre sacré : l’Eccentrica Diablo, fiabilisée et modernisée pour Emanuel Colombini.
Qu’ils dessinent un bateau sur mesure en acajou pour le chantier naval Castagnola ou qu’ils redessinent les écopes d’un V12 italien, les Milanais appliquent le même cahier des charges : virer les plastiques d’usine mal ajustés, renforcer les coques à grand renfort de fibre composite et conserver des commandes mécaniques brutes. Une réputation d’orfèvres de la tôle qui explique pourquoi les collectionneurs de Tutto Bene leur laissent privatiser leur montagne les yeux fermés.
