Un mécanicien de chez Schubert Motorsport s’est arrêté net, clé dynamométrique en l’air. Ses yeux piquaient. À côté de lui, une BMW M4 GT3 à un demi-million d’euros attendait ses pneus neufs dans un silence clinique. Et puis la première quinte de toux est arrivée. Dehors, sur la voie des stands du Sachsenring, on n’y voyait plus à dix mètres. Un brouillard bleu, lourd, collant. L’odeur tenace d’un barbecue où quelqu’un aurait balancé dix litres d’huile de tronçonneuse. Les Trabant venaient d’entrer en piste.
Vingt-six chevaux et zéro pitié pour les bronches
Cinquante caisses. Pas une de plus, pas une de moins. Pas des modèles de musée astiqués pour les concours d’élégance, non : de la vraie tôle de l’Est, ou plutôt du coton compressé avec de la résine toxique. Le fameux Duroplast.
À l’intérieur de ces engins, ça sent l’essence tiède et le vieux skaï cuit au soleil. Le tableau de bord tient en deux interrupteurs en plastique cassant et un compteur de vitesse qui vibre tellement qu’il semble hésiter entre la vitesse et l’heure. Sous le capot, le bicylindre deux-temps de 600 cm³ hoquète. Vingt-six chevaux les jours de grand vent. Pour passer les rapports, il faut empoigner la commande parapluie sous le volant, tirer d’un coup sec vers soi pour la première, puis pousser vers le tablier en espérant que les pignons tombent en face. Ça craque. Évidemment que ça craque.
Jacqui, les bratwursts et le démarreur récalcitrant
Sur le bord du circuit, le public a déserté les buvettes. Les barquettes de frites sont restées en plan sur les tables en bois. Tout le monde s’est tassé contre les grillages pour voir Claudia Schmutzler se débattre avec son starter. Trente-cinq ans après le film Go Trabi Go, la comédienne a ressorti la berline bleu ciel du tournage. Lunettes noires sur le nez, hilare, elle tire sur la tirette dans un bruit de crécelles métalliques. Le bloc finit par partir dans un claquement sec, quelque part entre la mobylette débridée et le vieux taille-haie en surchauffe.
L’ambiance est au grand n’importe quoi. Les équipages ont rallié le circuit depuis Zwickau après plus de cent bornes de départementales bosselées, sans la moindre assistance officielle. Rien. Une caisse à outils en tôle dans le coffre, trois bougies grasses qui se battent en duel avec un bout de fil de fer pour resserrer une ligne d’échappement qui frotte par terre.








Rideau de fumée sur les stands officiels
L’accès à la piste a été déverrouillé en début d’après-midi, juste avant les séances chronométrées du championnat allemand. Le départ de la parade n’avait rien d’un défilé protocolaire. La meute s’est jetée dans la descente à fond de train, bloquée à cinquante kilomètres à l’heure.
Plein gaz en deuxième. Puis en troisième.
Les suspensions à lames couinent sur les raccords d’asphalte. Dans la grande courbe à gauche, les caisses prennent un roulis invraisemblable, au point qu’on attend de voir une aile en composite frotter sur le bitume.
En deux tours, la cuvette du Sachsenring s’est transformée en fumigène géant. Rideau complet. Les panneaux des sponsors ont disparu de la vue. Les écrans de contrôle aussi. Dans les garages, les ingénieurs en polo noir regardaient leurs capteurs d’air virer au rouge écarlate sur les ordinateurs portables. Un commissaire de piste a fini par lâcher son drapeau pour filmer le massacre avec son téléphone.
Vers vingt-deux heures, le calme était revenu derrière la tour de contrôle. Il faisait nuit noire et douze degrés. Dans le parc fermé improvisé, cinquante blocs de fonte cliquetaient doucement dans l’air froid en finissant de refroidir. Sur une aile arrière, quelqu’un avait collé un morceau de gros scotch gris pour faire tenir un feu rouge fêlé. Rien d’autre. Juste des canettes vides écrasées dans l’herbe et cette odeur de mélange qui refusait de quitter la ligne droite.
