Vendredi 22 septembre 1944. Dans un Paris libéré depuis moins d’un mois, les pavés résonnent encore des clameurs de la victoire, mais l’atmosphère s’alourdit déjà des rancœurs de l’Épuration. Affiches vengeresses, tribunaux populaires et manchettes incendiaires de la presse clandestine désignent les coupables idéaux : les grands capitaines d’industrie accusés d’avoir nourri l’effort de guerre du IIIe Reich. Au sommet de la vindicte trône un homme de soixante-sept ans, reclus dans son domaine normand d’Herqueville : Louis Renault. Persuadé que la justice de son pays saura distinguer la gestion contrainte sous la botte de l’occupant de la trahison délibérée, le patriarche de Billancourt décide de franchir de son plein gré les portes du Palais de Justice. Il ignore que ce geste d’orgueil scelle son arrêt de mort et l’acte de décès de son empire privé.
Le piège du Palais de Justice et le mandat d’arrêt
Accompagné de son épouse Christiane et de son avocat, Louis Renault arrive en fin de matinée sur l’île de la Cité. L’homme qui se présente devant le juge d’instruction Marcel Martin n’est plus le bâtisseur infatigable qui toisait l’Amérique des années 1920. Épuisé, miné par une grave maladie rénale et souffrant de troubles vasculaires cérébraux qui entravent son élocution, l’industriel pense simplement répondre aux questions d’un magistrat, présenter ses pièces justificatives et regagner son domicile parisien sous contrôle judiciaire.
Après tout, l’homme incarne la gloire nationale de 1914 : n’avait-il pas mobilisé les taxis de la Marne pour sauver la capitale et forgé de ses mains le char léger FT-17, véritable artisan de la victoire alliée ? Sous l’Occupation, le patron jurait avoir manœuvré au plus près pour éviter la réquisition pure et simple de son personnel par le Service du travail obligatoire (STO), sabotant les cadences et limitant l’outil productif à la réparation de camions légers pour la Wehrmacht plutôt que de fabriquer des blindés.
Mais dans la France de septembre 1944, l’heure n’est plus à l’analyse des nuances industrielles. Le juge Martin l’inculpe immédiatement d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État et de commerce avec l’ennemi. Sans audition approfondie, un mandat de dépôt est décerné sur-le-champ. Entouré de gendarmes, le pionnier de l’automobile est extrait du Palais sous les regards hostiles et jeté dans un fourgon cellulaire, direction la prison de Fresnes.
Le calvaire de la cellule 323
Incarcéré dans la sinistre division des collaborateurs présumés, Louis Renault se retrouve enfermé dans la cellule numéro 323. Dans un établissement pénitentiaire surpeuplé, géré dans la confusion par des gardiens improvisés issus des rangs des Forces françaises de l’intérieur (FFI), le traitement réservé au magnat de Billancourt vire au supplice.
Isolé, privé de ses traitements médicaux réguliers, le vieil homme voit son état physique s’effondrer d’heure en heure. Ses reins bloqués l’empoisonnent de l’intérieur, provoquant de violentes crises d’urémie et des phases de délire. Plus grave encore : selon les témoignages de son épouse et de plusieurs soignants recueillis des années plus tard, l’industriel est la cible de violences nocturnes régulières de la part de gardiens revanchards. Lorsqu’il est enfin extrait de sa geôle le 5 octobre pour être transféré d’urgence à l’hôpital psychiatrique de Ville-Évrard puis à la clinique Saint-Jean-de-Dieu à Paris, il présente d’importants hématomes et des fractures vertébrales suspectes. Plongé dans un coma irréversible, il s’éteint le 24 octobre 1944, sans jamais avoir été jugé ni avoir pu prononcer sa défense.
La confiscation politique et l’avènement de la Régie
La disparition prématurée de l’industriel règle un casse-tête juridique majeur pour le gouvernement provisoire du général de Gaulle. Alors que le Parti communiste réclame des sanctions exemplaires contre le patronat et que la reconstruction du pays exige la reprise immédiate des usines de l’île Seguin, le pouvoir tranche par la manière forte.
Le 16 janvier 1945, une ordonnance décrète la dissolution de la Société Anonyme des Usines Renault et la confiscation pure et simple de l’intégralité de ses actifs sans la moindre indemnité pour la famille : un cas d’expropriation punitive unique dans l’histoire industrielle française. Sur les ruines de l’entreprise privée naît la Régie Nationale des Usines Renault (RNUR), confiée à l’ingénieur résistant Pierre Lefaucheux.
Ironie suprême du destin mécanique : pour reconstruire son prestige et motoriser les classes populaires d’après-guerre, la nouvelle régie d’État va s’appuyer sur la 4CV. Cette petite berline populaire avait été conçue clandestinement entre 1940 et 1943 par une poignée d’ingénieurs maison sous l’Occupation, dans les ateliers mêmes de Billancourt, à l’insu des autorités allemandes… et contre l’avis initial de Louis Renault lui-même. En franchissant la grille du Palais de Justice ce 22 septembre 1944, le pionnier de Javel laissait derrière lui son nom sur les calandres, tout en abandonnant son œuvre aux mains de la République. Renault a été volé par l’Etat et Louis Renault laissé pour mort…
