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Charles Rolls : l’aristocrate du panache et de la vitesse

Dans l’Angleterre victorienne finissante, l’héritier d’une grande lignée nobiliaire est censé embrasser une carrière toute tracée : administrer les terres ancestrales, siéger…

Par Rédaction ◷ 7 min de lecture 5 juillet 2014
Fondateurs visionnaires : Charles Rolls, l’aristocrate du panache et de la vitesse
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Dans l’Angleterre victorienne finissante, l’héritier d’une grande lignée nobiliaire est censé embrasser une carrière toute tracée : administrer les terres ancestrales, siéger à la Chambre des lords ou servir dans un prestigieux régiment de cavalerie de Sa Majesté. Les mains maculées de cambouis, le regard protégé par des lunettes de poussière et le souffle court au volant d’engins pétaradants ne font certainement pas partie des convenances de l’aristocratie britannique. Pourtant, Charles Stewart Rolls, troisième fils de lord et lady Llangattock, refuse de s’enfermer dans le confort compassé de son manoir gallois. Sportif accompli, cycliste d’endurance et étudiant brillant en sciences mécaniques à Cambridge, le jeune lord nourrit une fascination dévorante pour la vitesse, la mécanique appliquée et l’aventure industrielle. En quelques années d’une intensité fulgurante, ce dandy audacieux va transformer son amour du risque en empire commercial, posant avec un génie provincial de la mécanique les fondations du nom le plus prestigieux de l’histoire automobile.

Le lord mécanicien et l’obsession de la perfection

À dix-huit ans, Charles Rolls traverse la Manche pour acquérir à Paris sa première automobile, une Peugeot Phaeton de 3,75 chevaux : c’est alors le tout premier véhicule à moteur à pétrole jamais immatriculé au pays de Galles. Dans une Grande-Bretagne encore bridée par le Red Flag Act — cette loi anachronique obligeant chaque automobile à se faire précéder d’un piéton agitant un drapeau rouge —, le jeune aristocrate mène la fronde aux côtés des premiers pionniers du Royal Automobile Club pour faire abroger ces entraves législatives. Dès la fin de ses études à Trinity College, il s’aligne sur les grandes épreuves routières continentales, pilotant des monstres Panhard & Levassor ou Mors lors de Paris-Boulogne ou du Paris-Ostende, où son audace au volant lui vaut le respect des as du bitume.

Conscient que l’automobile est en passe de devenir le nouvel attribut de distinction sociale des élites, Rolls s’associe en 1902 avec Claude Johnson pour fonder la concession C.S. Rolls & Co. à Fulham, dans l’ouest londonien. Grâce à son carnet d’adresses mondain et à son bagage technique, son affaire devient rapidement le rendez-vous incontournable de la haute société britannique. Pourtant, Charles Rolls ronge son frein. Les automobiles françaises et belges qu’il importe pour ses pairs aristocrates le déçoivent profondément : bruyantes, truffées de vibrations parasites, capricieuses à l’allumage et sujettes à de continuelles fuites d’huile, elles ne répondent pas à son idéal d’excellence. Quant à l’industrie britannique de l’époque, elle ne produit que des copies lourdes et archaïques. Rolls cherche désespérément l’ingénieur capable de concevoir une mécanique anglaise sans le moindre défaut.

Le choc du Midland Hotel et le pacte des contraires

L’électrochoc a lieu grâce à Henry Edmunds, actionnaire de la société de Rolls et membre influent de l’Automobile Club. Edmunds vante au jeune homme les mérites d’une petite deux-cylindres de dix chevaux construite à Manchester par un électricien autodidacte particulièrement maniaque : un certain Henry Royce. Intrigué mais réticent à l’idée d’effectuer un long déplacement dans le nord industriel, Rolls finit par accepter un déjeuner le 4 mai 1904 au prestigieux Midland Hotel de Manchester.

La rencontre met face à face deux mondes que tout oppose : d’un côté, le lord élégant de vingt-six ans, orateur brillant issu des plus grandes écoles de l’Empire ; de l’autre, le fabricant de grues électriques de quarante-un ans, taiseux, épuisé par le labeur et issu des classes laborieuses. Mais sur le trottoir de l’hôtel, l’essai de la petite Royce balaie tous les préjugés sociaux. Dès les premiers mètres, Charles Rolls est stupéfait : le bicylindre tourne dans un silence surnaturel, sans le moindre tremblement, tandis que la transmission s’enclenche avec une douceur inconnue sur les modèles français les plus luxueux.

Conquis, le jeune lord s’exclame à son retour à Londres : « J’ai rencontré le plus grand ingénieur automobile du monde ». L’accord est scellé dans la foulée. C.S. Rolls & Co. s’engage à distribuer et vendre l’intégralité des châssis que Royce pourra fabriquer dans ses ateliers de Cooke Street. Les véhicules porteront une appellation associant leurs deux patronymes, tandis que Claude Johnson prendra les rênes de la gestion commerciale. Le trait d’union le plus célèbre de l’histoire industrielle vient de naître.

Le maître des records et l’avènement de la Silver Ghost

Tandis qu’Henry Royce affine ses usinages au millième de pouce à Manchester puis à Derby, Charles Rolls devient l’ambassadeur infatigable et le cascadeur d’élite de la nouvelle marque. Comprenant avant tout le monde le pouvoir de la communication par l’exploit d’endurance, il engage les modèles dans les épreuves les plus impitoyables. En 1906, il remporte avec panache le Tourist Trophy de l’île de Man au volant d’une Rolls-Royce 20 HP à quatre cylindres, battant à plate couture les spécialistes de la course.

Lorsque la firme dévoile en 1906 la monumentale 40/50 HP à six cylindres, Rolls organise l’une des campagnes promotionnelles les plus mémorables de l’histoire de l’automobile. Rebaptisé « Silver Ghost » en raison de sa carrosserie en aluminium poli et de son silence de marche spectral, l’exemplaire d’usine est engagé en 1907 dans une épreuve d’homologation sans précédent sous le contrôle officiel du Royal Automobile Club : parcourir quinze mille miles (plus de vingt-quatre mille kilomètres) sans jamais couper le moteur autrement que pour faire le plein, en multipliant les allers-retours entre Londres et Glasgow.

Au terme de cet enfer de boue et de poussière où la voiture ne s’arrête que pour une simple valve d’essence défectueuse, les inspecteurs démontent intégralement le moteur et le châssis : les pièces ne présentent aucune usure mesurable et leur remise à neuf ne coûte que quelques shillings. Sous l’impulsion commerciale et médiatique de Rolls, la formule s’impose sur les cinq continents : Rolls-Royce fabrique désormais officiellement « la meilleure voiture du monde ».

Le grand saut dans l’azur et la chute du pionnier

Pour un esprit aussi avide d’absolu que celui de Charles Rolls, l’asphalte finit néanmoins par devenir trop étroit. Dès le milieu des années 1900, le jeune homme lève les yeux vers le ciel. Pionnier de l’aérostation avec plus de cent soixante-dix ascensions en montgolfière à son actif, il est l’un des premiers Européens à commander un aéroplane à Wilbur et Orville Wright après leurs démonstrations au Mans en 1908. Fondateur de l’Aero Club de Grande-Bretagne, il prend un congé sabbatique de ses fonctions exécutives chez Rolls-Royce au début de l’année 1910 pour se consacrer pleinement à l’aviation naissante.

Le 2 juin 1910, Charles Rolls accomplit un exploit héroïque : il signe la toute première traversée aller-retour de la Manche sans escale aux commandes de son biplan Wright Flyer, survolant Douvres et les falaises françaises avant de revenir atterrir sans toucher terre, un an après l’exploit solitaire de Louis Blériot. Le Royaume-Uni fête un nouveau héros national et le roi George V lui adresse ses félicitations personnelles.

Cette gloire aérienne sera tragiquement éphémère. Le 12 juillet 1910, lors d’un meeting aérien organisé à Hengistbury Airfield près de Bournemouth, le jeune aviateur tente un atterrissage de précision par grand vent. À la suite de modifications apportées à l’empennage arrière de son biplan, la structure en bois cède brutalement sous la contrainte aérodynamique. L’appareil s’écrase d’une hauteur d’une trentaine de mètres sous les yeux horrifiés du public. Mort sur le coup à seulement trente-deux ans, Charles Rolls devient la toute première victime britannique d’un accident d’aviation motorisée.

À Derby, Henry Royce et Claude Johnson sont terrassés par la disparition de leur complice. Privée de son feu follet aristocrate, la maison Rolls-Royce saura pourtant faire fructifier l’héritage de son visionnaire : en hommage à la passion céleste de Charles, l’entreprise se lancera quelques années plus tard dans la fabrication de moteurs d’avion légendaires, de l’Eagle au Merlin de la Seconde Guerre mondiale. En alliant l’insouciance d’un grand seigneur à la rigueur d’un ingénieur de génie, Charles Rolls aura prouvé en quelques années qu’un nom ne s’achète pas dans les salons : il s’impose au monde à la pointe de l’audace.

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