Lorsque Ralph Lifschitz, devenu Ralph Lauren, commence à bâtir son empire du prêt-à-porter à la fin des années 1960, sa première acquisition automobile n’a rien d’un caprice de nouveau riche : une modeste Morgan Plus 4 dénichée d’occasion, dont il admire déjà les galbes d’ailes et la noblesse brute de l’artisanat britannique. Cinq décennies plus tard, le créateur de mode américain possède l’une des collections privées les plus spectaculaires et cohérentes de la planète. Loin de l’accumulation frénétique de supercars contemporaines interchangeables, Lauren a composé un sanctuaire mécanique où chaque monture est choisie comme une sculpture cinétique, témoin d’un âge d’or où la fonction et l’élégance ne faisaient qu’un.
Le joyau noir : La Bugatti Type 57SC Atlantic
Au cœur de son conservatoire secret niché à Katonah, dans l’État de New York — baptisé D.A.D. Garage en hommage à ses trois enfants —, trône la pièce maîtresse absolue : la Bugatti Type 57SC Atlantic de 1938, châssis 57591. Assemblée en quatre exemplaires seulement, cette créature dessinée par Jean Bugatti matérialise le sommet de la haute couture sur roues d’avant-guerre avec sa longue arête dorsale rivetée, ses portières échancrées dans le pavillon et son huit-cylindres à compresseur.
Rachetée à la fin des années 1980 et restaurée avec une méticulosité obsessionnelle par Paul Russell sous l’œil exigeant du couturier, l’Atlantic arbore une livrée noire profonde d’une sobriété magistrale, dénuée de tout artifice. Couronnée à deux reprises par le prestigieux Best of Show au concours d’élégance de Pebble Beach et à la Villa d’Este, cette icône de l’art déco incarne la vision de Ralph Lauren : celle d’une machine dont la perfection plastique rivalise avec les plus grandes œuvres de la statuaire moderne.
L’arène des circuits et le respect de la patine
L’œil du styliste ne s’est pas arrêté aux carrosseries de gala. Passionné par l’épopée des courses d’endurance des années 1950 et 1960, le designer a réuni un plateau de compétition exceptionnel : une Ferrari 250 Testa Rossa de 1958 aux ailes pontons martelées par Scaglietti, une Jaguar Type D rescapée des 24 Heures du Mans, une rare Jaguar XKSS ainsi que la monstrueuse Porsche 917K numéro 3 peinte en livrée psychédélique « hippie » de 1970.
Pour Lauren, l’automobile reste avant tout un objet en mouvement. Refusant de transformer ses trésors en pièces de musée statiques et aseptisées, il fait rouler régulièrement ses montures et s’attache à préserver la patine du cuir vieilli, les traces d’échappement et le grain d’origine des habitacles. Son garage abrite également des pièces d’orfèvrerie italienne d’avant-guerre, comme l’Alfa Romeo 8C 2900 Mille Miglia de 1938 carrossée par Touring, dont la grâce aérodynamique a directement inspiré plusieurs lignes de maroquinerie et d’horlogerie de sa maison de couture.
L’entrée triomphale de la mécanique au musée
La consécration culturelle de cette démarche esthétique intervient au printemps 2011. Pour la première fois, le musée des Arts décoratifs de Paris ouvre les galeries de la nef du palais du Louvre à une sélection de dix-sept chefs-d’œuvre de la collection de Ralph Lauren. L’exposition « L’Art de l’automobile », mise en scène par l’architecte Jean-Michel Wilmotte, installe les carrosseries sur des socles d’ébène immaculés, éclairées comme des toiles de maîtres.
Le succès public retentissant achève d’imposer l’automobile comme un art appliqué majeur dans l’inconscient collectif européen. En abordant sa collection non comme un placement financier spéculatif mais comme une quête d’harmonie entre les textures, les proportions et la matière brute, Ralph Lauren a réinventé le rôle du mécène automobile contemporain, rappelant qu’une belle ligne de caisse transcende les époques avec la même force qu’un classique vestimentaire.
