11 septembre 1988. Dans l’arène de Monza, une étrange chape de recueillement enveloppe l’autodrome royal. Moins d’un mois plus tôt, le 14 août, Enzo Ferrari s’est éteint à l’âge de quatre-vingt-dix ans dans son fief de Maranello. Pour la première fois depuis la création du Championnat du monde de Formule 1 en 1950, la Scuderia dispute son Grand Prix national sans la silhouette tutélaire du Commendatore.
Face aux bolides rouges, l’armada McLaren-Honda écrase la saison : onze courses, onze victoires. Rien ne semble pouvoir empêcher Ayrton Senna et Alain Prost de signer un grand chelem historique. C’était sans compter sur un scénario mystique, où le destin mécanique et un invraisemblable accrochage à deux tours du damier allaient offrir à l’Italie le doublé le plus chargé d’émotion de son histoire.
L’invincible armada McLaren face au deuil de Maranello
Depuis l’ouverture du championnat à Jacarepaguá, la McLaren MP4/4 conçue par Gordon Murray et Steve Nichols ne laisse que des miettes à la concurrence. Avec son V6 turbo Honda d’une efficacité insolente, le duo Senna-Prost transforme chaque qualification en démonstration. À Monza, le scénario semble écrit d’avance : Senna claque la pole position, Prost s’installe à ses côtés en première ligne, reléguant les Ferrari de Gerhard Berger et Michele Alboreto à plus d’une demi-seconde.
Au baisser du drapeau, les deux monoplaces blanches et rouges s’échappent en tête. Pourtant, la mécanique japonaise, d’ordinaire infaillible, commence à montrer d’inhabituels signes de faiblesse. Dès le début de course, Alain Prost signale des ratés d’allumage sur son bloc thermique. Au trente-quatrième tour, la sentence tombe : le V6 Honda du Français rend l’âme. Ayrton Senna se retrouve seul en tête avec une avance confortable de près de trente secondes sur la Ferrari de Gerhard Berger.
49e tour : La chicane Rettifilo et l’étincelle Schlesser
À deux tours du dénouement, la victoire ne peut plus échapper à Senna. Le Brésilien gère son avance sur une piste dégagée lorsqu’il fond sur un retardataire à l’amorce de la première chicane (Variante del Rettifilo). Au volant de la Williams-Judd numéro 5, un pilote dispute le premier Grand Prix de sa carrière à près de quarante ans : Jean-Louis Schlesser, appelé au pied levé pour remplacer Nigel Mansell, cloué au lit par la varicelle.
Dans la manœuvre de dépassement, Senna plonge à l’intérieur au freinage. Schlesser bloque ses roues, élargit sa trajectoire sur le vibreur extérieur, puis tente de reprendre la piste en braquant vers la corde.
Les deux trajectoires se croisent violemment. La roue avant droite de la Williams heurte le flanc arrière de la McLaren. Déséquilibrée, la monoplace de Senna part en tête-à-queue et termine sa course posée en équilibre précaire sur le vibreur intérieur, suspension arrière brisée. Le Brésilien coupe le contact, extrait son volant et assiste, incrédule, au passage de la meute.
La marée rouge et l’adieu sacré des tifosi
Dans les tribunes de Monza, la stupeur laisse place à une explosion de clameurs d’une intensité rare. Surgissant de la fumée de la chicane, la Ferrari F1/87/88C de Gerhard Berger s’empare du commandement, escortée par celle de son équipier Michele Alboreto.
Pendant les deux dernières boucles, le grondement du V6 turbo italien est couvert par les hurlements des spectateurs grimpés sur les grillages. Berger franchit la ligne en vainqueur avec une demi-seconde d’avance sur Alboreto, scellant l’unique défaite de McLaren sur les seize Grands Prix de la saison 1988.
Dès le drapeau à damier abaissé, des dizaines de milliers de supporters envahissent la ligne droite des stands dans une marée rouge d’anthologie. Pour tout un peuple, ce miracle de Monza ne relevait pas du simple hasard de course : à travers cette victoire providentielle, l’esprit d’Enzo Ferrari semblait avoir adressé un ultime clin d’œil à son équipe et au sport automobile mondial.
