Changer le sens de circulation de tout un pays du jour au lendemain semble relever du casse-tête logistique insurmontable ou de la folie pure. Et pourtant, le 7 septembre 2009, l’archipel des Samoa, situé en plein cœur du Pacifique, a accompli cet exploit. Pour la première fois depuis plus de trente ans dans le monde, une nation a officiellement basculé de la conduite à droite vers la conduite à gauche.
Si la décision a surpris la communauté internationale, sa motivation profonde est purement économique et pragmatique : une histoire d’importations automobiles et de voitures d’occasion à bas prix.
La logique économique : Le poids de la diaspora et du volant à droite
Pour comprendre ce basculement spectaculaire, il faut se pencher sur la démographie samoane. À l’époque du changement en 2009, l’archipel comptait environ 180 000 habitants sur son territoire… tandis qu’une diaspora forte de près de 170 000 Samoans résidait en Australie et en Nouvelle-Zélande.
Géographiquement plus proches des Samoa que les États-Unis, la Nouvelle-Zélande et l’Australie constituent le réservoir naturel d’importation de véhicules pour l’île. Problème : dans ces deux pays anglo-saxons, on roule à gauche avec le volant à droite (RHD). La diaspora envoyait régulièrement des véhicules à leurs familles restées au pays, mais ces voitures à conduite à droite devaient circuler sur un réseau samoan conçu pour la conduite à droite avec volant à gauche.
Conduire une voiture avec le volant du côté du trottoir s’avérait peu pratique au quotidien et dangereux lors des dépassements. Plutôt que de contraindre la population à acheter de coûteuses voitures américaines ou asiatiques adaptées à la conduite à droite, le gouvernement a tranché : il était bien plus économique de changer le sens de circulation national pour s’aligner sur celui de ses voisins.
Vent de panique et mesures d’urgence
Annoncé deux ans plus tôt par le gouvernement, le projet suscite immédiatement de vives contestations dans le pays. Une partie de la population s’inquiète des risques d’accidents de masse et saisit même la Cour suprême pour tenter de bloquer la mesure. Des manifestations pacifiques s’organisent dans les rues d’Apia, la capitale.
Pour éviter tout chaos sur les routes le jour J et s’assurer que les esprits restent calmes, le gouvernement samoan prend des mesures drastiques :
- Interdiction totale de vente d’alcool dans tout le pays pendant les trois jours précédant le changement.
- Déclaration de deux jours fériés consécutifs afin de limiter le trafic non essentiel et permettre une transition en douceur.
- Déploiement massif des forces de l’ordre à chaque intersection clé du réseau routier.
6 heures du matin : Le basculement en direct à la radio
Le lundi 7 septembre 2009 au matin, la tension est à son comble. À 6 heures précises, les radios nationales diffusent un message solennel. Le ministre de la Police ordonne d’abord à tous les automobilistes en circulation d’immobiliser immédiatement leur véhicule sur le bas-côté.
Quelques minutes plus tard, après les prières d’usage, le Premier ministre Tuilaepa Sailele Malielegaoi prend l’antenne et donne l’ordre officiel à tous les conducteurs d’opérer la traversée et de repartir sur la voie de gauche.
Après quelques secondes d’hésitation et sous l’œil vigilant des policiers qui guident manuellement les premiers véhicules, la transition s’opère sans le moindre accrochage majeur.
Un pari réussi 17 ans plus tard
Malgré les appréhensions initiales, le changement s’est révélé être un franc succès. Les Samoans se sont adaptés très rapidement à leur nouvelle voie de circulation, permettant l’arrivée massive de véhicules d’occasion fiables et abordables en provenance d’Auckland ou de Sydney.
Dix-sept ans après cette journée historique, les Samoa continuent de rouler sereinement à gauche, prouvant qu’avec une vraie volonté politique — et une bonne dose d’organisation — il est possible d’inverser le sens de circulation de tout un pays en un battement de cils.
