Jeudi 17 septembre 1964. Une marée humaine compacte paralyse Leicester Square, au cœur de Londres. Sous les projecteurs et les flashs aveuglants des photographes, le cinéma Odeon accueille l’avant-première mondiale du troisième volet des aventures cinématographiques de James Bond : Goldfinger.
Sur le tapis rouge, Sean Connery affiche son flegme légendaire, mais la véritable vedette de la soirée ne porte ni smoking ni nœud papillon. Garée devant l’entrée du cinéma, une sculpturale Aston Martin DB5 couleur Silver Birch attire tous les regards.
Équipée d’un arsenal d’accessoires létaux imaginés pour les besoins de l’agent secret de Sa Majesté, la belle de Newport Pagnell s’apprête à voler la vedette à son pilote. Dès la fin de la projection, le couperet tombe : l’Aston Martin DB5 devient instantanément la voiture la plus célèbre, la plus convoitée et la plus influente de toute l’histoire du septième art.
Du roman de Fleming aux croquis de Ken Adam : Le choix de la DB5
Pour comprendre l’ampleur de ce coup de génie marketing et cinématographique, il faut remonter aux origines littéraires du personnage. Dans le roman original de Ian Fleming publié en 1959, 007 se voit attribuer une Aston Martin DB Mark III équipée de pare-chocs renforcés et d’une cache d’armes.
Lorsque les producteurs Albert R. Broccoli et Harry Saltzman s’attellent à l’adaptation cinématographique au début de l’année 1964, le directeur artistique Ken Adam refuse d’utiliser une ancienne gloire du catalogue. Il exige la toute dernière création de la firme de David Brown : la DB5, commercialisée quelques mois plus tôt à l’automne 1963.
Les négociations avec le constructeur britannique sont pourtant rudes. Peu convaincu par l’impact du cinéma, David Brown refuse d’abord de céder gratuitement des exemplaires à la production. Il faut toute la persuasion de Broccoli pour arracher le prêt du prototype de développement de la marque (le châssis DP216/1).
Sous sa carrosserie en aluminium façonnée selon le procédé Superleggera de la carrosserie Touring et son noble six-cylindres en ligne de 4,0 litres conçu par l’ingénieur Tadek Marek (282 chevaux), la DB5 possède déjà toute l’élégance du grand tourisme britannique. Mais l’équipe des effets spéciaux va lui injecter une dose de pure science-fiction.
L’arsenal secret de John Stears : Le chef-d’œuvre des accessoires
Confiée aux mains expertes du superviseur des effets spéciaux John Stears — qui décrochera un Oscar pour son travail —, la DB5 est transformée en laboratoire roulant d’espionnage.
Pendant six semaines d’un travail d’orfèvre dans les studios de Pinewood, Stears conçoit des mécanismes bien réels, commandés depuis une console dissimulée dans l’accoudoir central :
- Les mitrailleuses Browning de calibre 7,62 mm : dissimulées derrière les clignotants avant escamotables.
- Le bouclier pare-balles : une plaque d’acier rétractable surgissant de la malle arrière par commande hydraulique pour protéger la lunette.
- Les plaques d’immatriculation rotatives : interchangeables en un clic (BMT 216A pour le Royaume-Uni, 4711-EA-62 pour la France et LU 6789 pour la Suisse).
- Les défenses de carrosserie : buses de projection d’huile, diffuseur d’écran de fumée et moyeux de roues extensibles munis de lames déchiqueteuses de pneus.
- Le siège éjectable côté passager : commandé par un bouton poussoir rouge logé sous le pommeau du levier de vitesses, actionnant l’expulsion préalable du panneau de toit.
L’auto intègre également un écran cathodique sur la planche de bord relié à un système de géolocalisation par balise, préfigurant avec trois décennies d’avance l’avènement des systèmes de navigation GPS modernes.
Le raz-de-marée mondial et le triomphe de Newport Pagnell
Dès le lendemain de la première à l’Odeon, le phénomène Goldfinger submerge la planète. L’affluence est telle que le cinéma londonien doit organiser des séances vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour absorber la demande du public.
Pour Aston Martin, les retombées sont colossales. La marque artisanale accède d’un coup au rang de mythe absolu de la culture populaire mondiale. La réplique miniature en métal produite par Corgi Toys devient le jouet le plus vendu de l’année 1965 avec plus de deux millions d’unités écoulées en quelques mois, obligeant les usines de jouets à tourner jour et nuit pour approvisionner les grands magasins.
En liant pour toujours le destin de l’espion britannique à celui des coupés de Newport Pagnell, le triomphe du 17 septembre 1964 a fait bien plus que populariser une sportive d’exception : il a gravé la DB5 au panthéon du cinéma, transformant une simple automobile en objet d’art intemporel du patrimoine mécanique.
