Au cœur des années 1990, alors que l’industrie automobile de grand luxe traverse une récession asphyxiante, un mystérieux filet d’or massif maintient à flot les ateliers de Crewe, de Maranello, de Newport Pagnell et de Woking. Depuis Bandar Seri Begawan, minuscule enclave pétrolière posée sur l’île de Bornéo, des bons de commande extravagants tombent par dizaines sur les bureaux des directeurs commerciaux. Derrière cette manne providentielle opère un tandem princier à la démesure sans égale : le sultan Hassanal Bolkiah et surtout son frère cadet, le flamboyant prince Jefri, alors grand argentier du royaume. En l’espace d’une décennie, la dynastie va engloutir des milliards de dollars pour édifier la collection automobile la plus titanesque, secrète et insensée de l’histoire moderne : plus de cinq mille bolides d’exception arrachés à la terre entière pour disparaître aussitôt dans l’obscurité de hangars tropicaux.
Le mécène tout-puissant et les licornes de commande
Pour les constructeurs les plus exclusifs de la planète, la famille régnante de Brunei n’est pas une simple clientèle fortunée : elle représente une question de survie économique. À elle seule, la cour du sultan absorbe jusqu’à la moitié de la production annuelle de Rolls-Royce et de Bentley durant les années 1990. Insatiable, le prince Jefri ne se contente pas des catalogues de série. Il finance sur fonds publics des programmes entiers de carrosseries spéciales, obligeant les ingénieurs à concevoir des modèles uniques dont le grand public ignorera l’existence pendant des décennies.
C’est ainsi que naissent les Bentley Dominator, bien avant que l’idée d’un SUV de grand luxe ne germe chez les états-majors européens. Chez Pininfarina, les stylistes turinois dessinent sur mesure pour le prince la fabuleuse série des Ferrari 456 Venice, déclinée en berlines quatre portes, en cabriolets et en splendides breaks de chasse. Les trésors s’accumulent à un rythme industriel : trois des cinq rarissimes McLaren F1 LM construites pour célébrer Le Mans s’envolent pour Bornéo, côtoyant des escouades entières de Porsche 911 Turbo blindées, de Dauer 962 échappées des circuits et d’Aston Martin Vantage V8 gavées de compresseurs.
La forteresse invisible de Bandar Seri Begawan
À l’abri des regards indiscrets, ce cheptel démentiel est englouti au sein d’un immense complexe hautement sécurisé à proximité du palais royal. Les voitures sont réparties par marques et par teintes dans une demi-douzaine d’immenses hangars aéronautiques hermétiques. Pour empêcher les peintures et les cuirs de pourrir sous la moiteur étouffante de la jungle malaise, des centrales de climatisation industrielles tournent jour et nuit à plein régime, maintenant l’air à température et hygrométrie constantes.
Une armée de mécaniciens et de spécialistes dépêchés directement par les constructeurs européens se relaie à l’année sur place. Logés dans des villas de fonction, payés à prix d’or par l’agence d’investissement de Brunei, ces techniciens d’élite ont pour unique mission de faire tourner les moteurs à l’arrêt, de purger les fluides et de lustrer des carrosseries dont la plupart n’afficheront jamais plus de vingt kilomètres au compteur. Les voitures ne roulent pas ; elles stagnent dans une pénombre clinique, simples trophées alignés sur des kilomètres de moquette immaculée.
Le séisme de 1997 et la pourriture des sables
L’édifice vacille brutalement à l’été 1997. Balayé par la crise financière asiatique, le sultanat découvre avec stupeur un gouffre financier colossal creusé par les dérives financières du prince Jefri, accusé d’avoir détourné près de quinze milliards de dollars des caisses étatiques. La rupture familiale est fracassante, le prince est déchu de ses fonctions et contraint à l’exil, tandis que le gouvernement place sous séquestre l’ensemble de ses biens personnels.
Dès lors, le sanctuaire vire au cimetière silencieux. Les contrats de maintenance sont brutalement résiliés, les techniciens étrangers rapatriés en urgence et, pour réduire les coûts d’entretien d’un trésor désormais honni par le pouvoir, l’air conditionné des hangars est purement et simplement coupé.
Sous la chaleur tropicale et l’humidité impitoyable de Bornéo, le chef-d’œuvre se métamorphose en désastre. Les garnitures en ronce de noyer se décollent, les caoutchoucs fondent en une pâte noirâtre, les cuirs Connolly se couvrent de moisissure et les circuits électriques des prototypes s’oxydent irrémédiablement. Figée derrière des barbelés infranchissables, la collection la plus fastueuse jamais assemblée demeure aujourd’hui l’un des plus grands mystères et l’un des plus tristes tombeaux de l’artisanat automobile mondial.
