Dimanche 19 septembre 1954. Dans un Berlin encore meurtri par les stigmates de la Seconde Guerre mondiale et fracturé en quatre zones d’occupation, une trêve inattendue s’impose au cœur de la guerre froide. Plus de cent mille spectateurs, venus librement des secteurs ouest comme des faubourgs sous contrôle soviétique, s’amassent le long des grillages de l’Automobil-Verkehrs- und Übungs-Straße, la mythique piste de l’Avus. En ce début d’automne, il ne s’agit pas d’une manche inscrite au calendrier officiel du championnat du monde de Formule 1, mais l’enjeu symbolique dépasse de loin la simple attribution de points. Pour la première fois depuis 1939, les Flèches d’argent officielles de Daimler-Benz rugissent à nouveau sur le sol de l’ancienne capitale, prêtes à défier le virage le plus terrifiant d’Europe : la redoutable boucle nord relevée à quarante-trois degrés en briques rouges.
Les sculptures d’Untertürkheim face au « Mur de la mort »
Pour affronter ce tracé atypique — constitué pour l’essentiel de deux interminables lignes droites d’autoroute reliées par deux épingles —, le directeur de course Alfred Neubauer ne laisse rien au hasard. Délaissant les versions à roues découvertes récemment alignées sur les circuits plus sinueux du Nürburgring et de Monza, l’écurie de Stuttgart ressort ses spectaculaires W196 R « Stromlinienwagen ». Avec leur carrosserie en alliage ultraléger magnésium-aluminium enveloppant intégralement les roues, ces silhouettes futuristes ont été sculptées en soufflerie pour fendre l’air à des vitesses inatteignables par la concurrence.
Sous leur long capot incliné sommeille un chef-d’œuvre d’ingénierie : un huit-cylindres en ligne de 2 497 cm³ à injection directe mécanique Bosch, doté d’une commande de soupapes desmodromique permettant d’éliminer tout risque d’affolement à haut régime. Développant 256 chevaux à 8 200 tr/min, le bolide frôle les 275 km/h en vitesse de pointe. Mais pour convertir cette vélocité en triomphe, les pilotes doivent dompter le banking nord. Édifié en 1937, ce virage incliné à quarante-trois degrés ne comporte aucune glissière de sécurité à son sommet : la moindre défaillance technique, la plus petite hésitation de trajectoire sur cette chaussée pavée de briques disjointes précipite instantanément la machine dans le vide, plusieurs mètres en contrebas.
Le récital millimétré du commando Neubauer
Dès le baisser du drapeau, la démonstration tourne à la parade mécanique. Face à un plateau hétéroclite composé principalement de Maserati et de Ferrari privées incapables de soutenir une telle cadence, les trois W196 carénées s’envolent vers l’horizon. Au volant, la hiérarchie est tenue d’une main de fer depuis le muret des stands par l’imposant Neubauer, chronomètre en main et panneaux de signalisation impeccablement brandis.
Le jeune espoir Hans Herrmann, âgé de seulement vingt-six ans et propulsé dans l’écurie d’usine après ses débuts prometteurs et son podium en Suisse le mois précédent, tient la dragée haute aux deux monstres sacrés de la maison. Les trois bolides gris argent évoluent en formation serrée, négociant le virage vertical à plus de deux cents kilomètres à l’heure, collés à la paroi sous l’effet d’une force centrifuge écrasante. Les spectateurs retiennent leur souffle à chaque passage : au ras de la crête de briques, les Flèches d’argent semblent suspendues dans les airs, portées par le hurlement métallique de leur huit-cylindres gavé au méthanol.
Le triomphe de Kling et la ferveur berlinoise
Après soixante tours d’une cavalcade menée tambour battant à près de 215 km/h de moyenne, Alfred Neubauer fige les positions pour éviter tout duel fratricide à haute vitesse. C’est l’Allemand Karl Kling qui franchit la ligne en vainqueur, devançant d’une demi-seconde le maestro argentin Juan Manuel Fangio, déjà couronné champion du monde pour la deuxième fois de sa carrière quelques semaines plus tôt. Hans Herrmann complète le podium à quelques dixièmes, scellant un triplé écrasant sous les ovations d’une foule en délire.
Sur le podium baigné par le soleil couchant de l’Avus, la liesse populaire transcende la simple performance sportive. Pour un peuple allemand encore en quête de repères dans les ruines de l’après-guerre, le triomphe de Kling et des ingénieurs de Stuttgart résonne comme le symbole éclatant de la renaissance industrielle et technologique de la nation. Ce 19 septembre 1954 restera gravé dans les mémoires comme l’ultime envol des Flèches d’argent profilées sur le banking le plus vertigineux du monde, une parenthèse de grâce mécanique avant que le drame du Mans l’année suivante ne vienne sonner le retrait de Mercedes des circuits pour plus de trois décennies.
