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28 septembre 1968 : Pescarolo, un essuie-glace grillé et la folie noire des Hunaudières

Un V12 hurlant dans le brouillard de septembre, Johnny Servoz-Gavin qui jette l'éponge et Henri Pescarolo qui refuse d'abandonner pour rouler à l'aveugle à 260 km/h : retour sur la nuit dantesque du Mans 1968 chez Matra.

Par Philippe Moreau ◷ 5 min de lecture 28 septembre 2026
28 septembre 1968 : Pescarolo, un essuie-glace grillé et la folie noire des Hunaudières
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Des barricades du boulevard Saint-Michel au bitume de la Sarthe, l’année 1968 ne ressemble à aucune autre. Paralysées au printemps par les grèves générales et le manque de carburant, les 24 Heures du Mans ont dû s’exiler à la fin du mois de septembre. En ce samedi après-midi d’automne, point d’odeur de foin coupé ni de douce nuit d’été : le thermomètre plafonne à dix degrés sous une bruine tenace. Sur la grille, les cinquante-quatre équipages savent que le calvaire sera long. En septembre, la nuit dure plus de onze heures.

Pour Matra, le rendez-vous a valeur de test grandeur nature. Jean-Luc Lagardère a engagé un unique prototype MS630 pour roder en conditions réelles son tout nouveau V12 3,0 litres maison — bridé à 380 chevaux à 9 000 tr/min pour tenir la distance —, face aux lourdes Ford GT40 à moteur V8 de 5,0 litres et aux redoutables Porsche 908. Au volant, deux gamins de l’écurie : Johnny Servoz-Gavin et Henri Pescarolo.

« Vous m’arrêtez pour ça ? Vous faites chier ! »

Dès le premier tour de course sous une pluie fine, l’alerte sonne : le petit moteur électrique de l’unique essuie-glace refuse de fonctionner. Servoz-Gavin s’arrête immédiatement, repart dernier, mais parvient à remonter le peloton à la faveur d’une piste séchante. Le piège se referme vers deux heures du matin, quand les cieux s’ouvrent pour de bon au-dessus de la Sarthe.

Dans le bocal clos de la MS630, le cauchemar tourne au huis clos. L’eau stagne sur le pare-brise bombé, tandis que les projections grasses d’huile de ricin et de gomme cuite transforment la vitre en calque opaque. À bout de nerfs après avoir frôlé les rails à plusieurs reprises, Servoz-Gavin rentre au ralenti dans la pitlane, s’extirpe du baquet et refuse catégoriquement de remonter : l’auto est devenue un cercueil roulant.

Le moteur d’essuie-glace étant enfermé sous le faisceau central et inaccessible sans démonter la moitié de la planche de bord, Jean-Luc Lagardère se résout à l’abandon. Le patron de Matra se dirige vers la caravane de repos pour réveiller son second pilote. Pescarolo l’écoute à peine et se braque net : « C’est complètement stupide d’abandonner pour un problème d’essuie-glace ! Tant que le moteur tourne, on roule. »

Le médecin de formation ajuste son casque vert, boucle son harnais et s’élance dans la nuit noire. Au bout d’un tour, le panneau d’affichage lui intime pourtant l’ordre de rentrer au stand. Inquiet, Lagardère se penche à la portière pour s’assurer que son pilote n’est pas en train de se tuer. Pescarolo hurle à travers sa visière entrouverte : « Vous m’arrêtez pour ça ? Vous faites chier ! » Il passe la première et fait fumer les pneus arrière.

La fente entre les sapins et le ciel à 260 km/h

Ce qui suit relève du pilotage à l’estime. Sur les six kilomètres en ligne droite des Hunaudières, sans le moindre lampadaire, la visibilité frontale est nulle. En croisant les concurrents, les phares à iode ne renvoient qu’un mur blanc impénétrable. Pour ne pas lever le pied, Pescarolo invente ses propres repères d’urgence.

Puisque le pare-brise est opaque, il tourne la tête pour regarder à travers les vitres latérales. En levant les yeux vers le ciel, il aperçoit la découpe sombre de la cime des pins qui borde la route nationale. Tant que la bande de ciel plus clair reste étroite et centrée au-dessus de lui, l’auto file au milieu de la chaussée. À plus de 260 km/h sur une route inondée, le pilote pilote au jugé, sentant sous ses fesses les mouvements parasites du train arrière dès que les boudins Dunlop montent en aquaplaning sur les flaques.

Loin d’assurer le coup, le casque vert roule sur un rythme d’essais qualificatifs, signant des chronos plus rapides que les leaders au cœur du déluge.

Le débris de carrosserie à deux heures du drapeau

À l’aube, le tableau d’affichage des stands confirme l’invraisemblable : les Porsche ont cassé ou sont parties à la faute, et la Matra MS630 numéro 24 pointe à la deuxième place du classement général. Seule la Ford GT40 Gulf de Pedro Rodriguez et Lucien Bianchi résiste en tête, mais la cadence du bolide bleu de Vélizy commence à inquiéter sérieusement le muret américain.

Le conte de fées mécanique s’effondre brutalement peu après midi, à moins de deux heures du drapeau à damier. Dans l’enchaînement très rapide de Maison-Blanche, l’auto roule sur un débris acéré laissé sur l’asphalte par un accident précédent. Le pneu arrière gauche explose instantanément à haute vitesse.

En déchappant, la bande de roulement métallique fouette violemment le passage de roue, déchire la carrosserie en polyester et sectionne la batterie ainsi que le faisceau électrique principal. Un court-circuit enflamme les vapeurs d’huile dans le compartiment arrière. Pescarolo parvient à immobiliser le prototype en flammes sur le bas-côté et s’extrait du cockpit avant que l’incendie ne ravage le berceau arrière.

Dans le stand Matra, l’abattement est total : l’auto ne verra pas l’arrivée. Mais en tenant tête au déluge d’automne sans voir la route, Pescarolo venait d’imposer son casque vert comme l’incontournable figure de proue de l’armada bleue pour les dix années à venir.

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