Il reste treize tours à couvrir dans la grisaille de l’Eifel, et la petite Minardi M01 blanche et bleue occupe une aberrante quatrième place. Au muret des stands, Gian Carlo Minardi a le front collé au grillage, incapable de détacher les yeux des écrans de chronométrage. Pour une structure artisanale qui tire la langue avec des budgets de fond de tiroir et n’a plus marqué un seul point mondial depuis quatre saisons, l’exploit tient du miracle. Mais sur la ligne droite menant à la chicane Veedol, un claquement sourd retentit sous le capot. La transmission se bloque net. Le V8 Cosworth coupe.
Luca Badoer donne deux coups de volant désespérés pour échouer sur le bas-côté, le long du rail de sécurité. Il coupe le contact, défait son harnais, extrait son mètre soixante-quinze du baquet et s’arrête net. Les mains gantées posées sur le nez de sa monoplace, le pilote italien s’effondre à genoux dans l’herbe grasse. Les épaules secouées de spasmes sous sa combinaison blanche, il pleure à chaudes larmes sous son casque, sous l’œil indiscret d’une caméra de télévision et d’un commissaire de piste en ciré orange qui n’ose pas le toucher.
Le forçat de Fiorano au volant d’un tréteau
Pour comprendre ce craquage en direct, il faut connaître le quotidien de Luca Badoer. Champion international de Formule 3000 en 1992, le bonhomme est l’un des secrets les mieux gardés du paddock. En semaine, il est le pilote de réserve de la Scuderia Ferrari. C’est lui qui avale des dizaines de milliers de kilomètres d’essais privés sur le bitume désert de Fiorano et du Mugello, peaufinant dans l’ombre les réglages de la F399 pour Michael Schumacher et Eddie Irvine. Un labeur de métronome, ingrat, sans public ni podiums.
Le week-end, pour garder le rythme de la course, il s’aligne chez Minardi. L’auto est une punition : châssis rustique, pas de budget de soufflerie et un vieux V8 Ford client rebadgé Fondmetal qui rend une bonne centaine de chevaux aux V10 d’usine de McLaren ou Jordan. En cinquante départs en Grand Prix, l’Italien n’a jamais croisé l’ombre d’un point.
La patinoire de l’Eifel et le jeu de quilles
Ce dimanche 26 septembre 1999, le Nürburgring a pourtant décidé de redistribuer les cartes. La météo transforme la piste en piège à patins : averses soudaines, asphalte qui sèche par morceaux et gommes inadaptées. Devant, les cadors se sabordent les uns après les autres. Frentzen cale à la sortie des stands, Coulthard glisse dans les graviers, Fisichella part en tête-à-queue tout seul et Ralf Schumacher crève alors qu’il mène la course.
Parti vingt-deuxième et dernier sur la grille, Badoer ne commet pas un écart. Sur ce bitume gras où les monstres à dix cylindres se mettent en travers, il compense le déficit mécanique par une précision chirurgicale sur les freins. À la faveur des sorties de piste et des arrêts chaotiques, le métronome de Faenza remonte le peloton jusqu’à ce quatrième rang inespéré. Trois points mondiaux au bout des doigts : de quoi effacer sept ans de galères en fond de grille et prouver à la terre entière qu’il vaut mieux que son statut de porteur d’eau. Jusqu’à ce que la pignonnerie de boîte décide de rendre l’âme à quelques kilomètres du but.
L’ironie cruelle de Faenza
Pendant que Badoer sanglote dans l’herbe au milieu des vapeurs d’huile de boîte brûlée, la course s’achève dans un invraisemblable désordre. Johnny Herbert s’impose, offrant à Jackie Stewart l’unique victoire de son écurie. Jarno Trulli hisse sa Prost-Peugeot sur la deuxième marche.
Mais le coup de poignard le plus rude attend l’Italien au fond du garage. En franchissant la ligne au sixième rang, c’est son jeune équipier débutant, Marc Gené, qui hérite du dernier point en jeu au volant de la seconde Minardi. Ce point miraculeux propulse l’écurie à la dixième place du championnat des constructeurs, lui garantissant les précieux millions de dollars de droits de transport de la FOM et sauvant la maison de la faillite. Tout le monde exulte chez Minardi, sauf Luca Badoer, enfermé dans son vestiaire avec sa combinaison trempée.
L’Italien terminera sa carrière avec cinquante-et-un départs en Grand Prix et un compteur désespérément bloqué à zéro. Quarante-huit heures après son calvaire allemand, le cirque de la F1 était déjà passé à autre chose : Badoer enfilait sa combinaison rouge à Fiorano pour boucler cent cinquante tours d’essais privés dans la brume matinale, seul avec son chronomètre.
