Sur les graviers immaculés des villas de Bel Air, l’arrivée du lieutenant fait invariablement grimacer les maîtres d’hôtel. Entre deux Lincoln Continental et une Rolls-Royce Silver Cloud, le cabriolet délavé s’immobilise dans un claquement d’échappement percé et un sifflement de courroie fatiguée. Au volant, Peter Falk tire la manette du frein à main, remet son vieil imperméable droit et écrase son mégot de cigare dans un cendrier plein. Le tableau est parfait : pour faire passer son inspecteur pour un imbécile inoffensif auprès de la haute société californienne, l’acteur a trouvé l’accessoire psychologique ultime. Une épave étrangère dont personne à Hollywood ne connaît la marque.
Le gag, c’est que la monture n’avait absolument rien d’une voiture de prolo.
Le sacrifice d’une rareté Pinin Farina
Quand Peugeot confie le dessin de la 403 à la maison turinoise Pinin Farina au milieu des années cinquante, le constructeur vise une clientèle huppée. Présenté en 1956, le cabriolet coûte presque le double de la berline de grande série. Assemblée avec soin dans les ateliers de carrosserie de La Garenne-Colombes, l’auto s’habille de cuirs épais, de baguettes chromées impeccables et d’un tableau de bord peint ton caisse d’un chic absolu. Moins de deux mille cent exemplaires sortiront des chaînes jusqu’en 1961.
Mais sur les parkings des studios Universal en 1971, les accessoiristes se moquent pas mal de l’artisanat sochalien. À la veille du tournage du premier épisode régulier, Falk refuse les berlines américaines anonymes proposées par la production. En traînant au fond d’un hangar, il repère ce cabriolet sans pneus, la capote en lambeaux et la carrosserie couverte de cloques — une légende tenace veut que le comédien Roger Pierre l’ait importé avant de l’abandonner sur place.
L’équipe maquille l’auto à la va-vite : une couche de peinture gris-bleu délavée au pistolet, de la fausse crasse collée au vernis, des ailes cabossées à coups de maillet et les enjoliveurs d’origine jetés à la benne. Le chef-d’œuvre de Pinin Farina est officiellement devenu un tréteau d’occasion.
Synchros broyés et découpe à la meuleuse
Sur le plateau, la cohabitation mécanique vire rapidement au chemin de croix. Peter Falk déteste la conduite manuelle et ne maîtrise absolument pas la commande de boîte à quatre rapports au volant. À chaque manœuvre devant la caméra, le comédien fait hurler le quatre cylindres de 1,5 litre et craquer la seconde, envoyant des copeaux d’acier dans l’huile de boîte.
Quand l’allumage prend l’eau ou que le carburateur Solex refuse de gaver les cylindres, l’acteur improvise en direct, tapotant le tableau de bord ou secouant la clé dans le Neiman en attendant que le bloc de 58 chevaux consente à s’ébrouer.
Le succès grandissant de la série complique la logistique. La 403 étant quasiment introuvable en Amérique du Nord, Universal envoie des émissaires ratisser la Californie pour dénicher des pièces détachées ou racheter le moindre modèle roulant à prix d’or. Faute de trouver un second cabriolet en état de marche pour assurer les scènes de cascade, les mécanos du studio finissent par dégoter une berline 403 ordinaire et lui tronçonnent le pavillon à la disqueuse. Dépourvue de montants de toit et sans renforts de plancher, la pauvre caisse pliait tellement sous son propre poids que les portes refusaient de fermer après chaque virage appuyé.
Le coup de génie du pot de yaourt
Pendant dix saisons, la Peugeot aura servi de parfait cheval de Troie. Pendant que les assassins milliardaires s’agacent de voir cette carcasse fumer sur leur pelouse, oubliant de se méfier d’un flic qui prétend ne rien comprendre aux affaires d’argent, Columbo referme son piège avec un faux sourire : « Elle n’est pas toute jeune, mais si vous surveillez l’huile, elle vous emmène au bout du monde. »
Retrouvée dans un coin d’entrepôt lors du retour de la série à la fin des années quatre-vingt, la 403 a repris du service sans restauration, avec ses bosses d’origine et son moteur bancal. Le cabriolet le plus aristocratique du Sochaux d’après-guerre a fini sa carrière comme il l’avait commencée : en empestant le carburant mal brûlé sous les fenêtres des villas de Beverly Hills.
