Trois heures du matin sur le parking désert du Puente Hills Mall, en Californie. L’air sent le plastique chaud et la sueur de l’équipe de tournage. Michael J. Fox vient de s’esquinter le front pour la troisième fois contre l’arête d’une portière qui refuse de rester en l’air, et le démarreur tourne dans le vide. Pour faire passer ce paquebot d’une tonne trois pour une machine capable de fendre l’espace-temps, les machinistes passent la moitié de la nuit à pousser la caisse à la main hors du champ de la caméra.
À l’écran, l’illusion est totale. Les traces de pneus en feu, l’azote liquide qui fume et la silhouette d’extraterrestre. Sur le plateau de Robert Zemeckis, la réalité mécanique tient plutôt de la punition.
Le V6 de la R30 pour voyager dans le temps
Sous les conduits d’aération piqués sur un vieil hélicoptère et les enjoliveurs de Dodge Polara vissés à l’arrière, il n’y a pas l’ombre d’un réacteur nucléaire. Juste le bon vieux V6 PRV de 2,85 litres, développé conjointement par Peugeot, Renault et Volvo. Le même bloc poussif qui traînait les 604 et les R30 sur les nationales françaises.
Étranglé par les normes antipollution américaines, le moteur crache péniblement cent trente chevaux dans un râle de camionnette de livraison. Impossible de faire passer ça pour un bolide futuriste. Pour donner le change en salle, les ingénieurs du son ont dû enregistrer les montées en régime du V8 d’une Porsche 928 pour doubler la bande-son.
Même bricolage pour le fameux cap des 88 miles à l’heure : à l’époque, une directive fédérale imposait des compteurs de vitesse bloqués à 85 mph (environ 137 km/h) pour inciter les Américains à lever le pied. Pour que Marty McFly puisse afficher 88 sans déclencher un éclat de rire dans les salles obscures, les accessoiristes ont simplement collé un faux fond de cadran gradué jusqu’à 95.
De la valise de coke au frigo atomique
La voiture n’aurait d’ailleurs jamais dû se retrouver là. Dans les premières versions du script écrites par Bob Gale, la machine temporelle était un bête réfrigérateur en plomb que les héros chargeaient dans un pick-up pour aller le faire exploser au milieu d’un essai atomique au Nevada. L’idée a fini à la poubelle par peur panique que des mômes ne s’enferment dans les frigos de leurs cuisines après avoir vu le film.
Pour justifier que les péquenauds de 1955 prennent l’engin pour une soucoupe volante, il fallait une bagnole au dessin lunaire. Coupée à la serpe par Giorgetto Giugiaro et recouverte de panneaux d’acier inoxydable brut, la DMC-12 cochait toutes les cases. Elle traînait surtout une solide odeur de soufre : fiasco industriel à l’usine de Dunmurry en Irlande du Nord, millions de livres de subventions publiques évaporés et arrestation de John DeLorean par le FBI avec une valise de cocaïne pour tenter d’éponger ses dettes. Pour la monture d’un savant foldingue opérant en marge de la société, le casting était parfait.
Vérins fatigués et traces de doigts
À la sortie du film en juillet 1985, John DeLorean est ruiné, blanchi par la justice mais déchu de son rang de magnat de Détroit. Ses voitures invendues prenaient la poussière sur les parcs de stockage depuis trois ans. En découvrant son échec commercial transformé en icône absolue des cours de récréation, le vieux patron envoie une lettre émue aux scénaristes : « Merci d’avoir gardé mon rêve vivant. »
Quarante ans plus tard, la supercherie fonctionne toujours. Dans les rassemblements d’anciennes, la foule ignore les supercars italiennes pour s’agglutiner autour de ces panneaux d’inox zébrés de traces de doigts gras. Les propriétaires, eux, luttent avec des vérins de portes affaissés et surveillent la jauge de température d’eau avec angoisse dès que le trafic ralentit. Une vraie enclume, mais que personne n’échangerait contre une moderne.
