En montant la passerelle du paquebot à vapeur Dresden amarré dans le port d’Anvers, en ce lundi soir de septembre 1913, Rudolf Diesel n’a plus grand-chose d’un capitaine d’industrie triomphant. Certes, l’homme de cinquante-cinq ans soigne encore les apparences : costume taillé sur mesure, lorgnon d’or et manières de grand bourgeois munichois. Mais sous le chapeau feutre, le créateur du moteur à combustion interne est un homme aux abois, dévoré par des migraines chroniques et criblé de dettes jusqu’au cou. Vingt-quatre heures plus tard, sa cabine de première classe sera retrouvée vide, ouvrant l’un des dossiers de disparition les plus troubles de l’Europe d’avant-guerre.
La montre sur la commode et le lit intact
Pour cette traversée de nuit à destination du port anglais de Harwich, l’inventeur bavarois n’est pas seul à bord. Il voyage en compagnie de deux intimes : l’ingénieur Alfred Luckmann et l’industriel belge Georges Carels, dont les ateliers de Gand usinent ses blocs thermiques sous licence. Au cours du dîner, Diesel donne le change. Il parle de l’essor fulgurant de ses brevets, plaisante avec ses convives et commande un café.
Vers vingt-deux heures, les trois hommes montent fumer un cigare sur le pont promenade avant que Diesel ne prenne congé pour aller se coucher. En croisant le steward dans la coursive, il lui demande expressément de le réveiller à six heures et quart le lendemain matin pour le débarquement.
Au petit jour, personne ne répond aux coups frappés contre la porte de la cabine. L’employé tourne le loquet : les draps de la couchette n’ont même pas été défaits, le pyjama repose sur le traversin. Sur la commode de nuit, la montre en or de l’ingénieur a été déposée bien en évidence, les aiguilles arrêtées. Sur le pont arrière balayé par les embruns froids de la mer du Nord, les matelots découvrent son pardessus soigneusement plié sur un banc et son chapeau posé à côté de la rambarde. Entre la côte flamande et les bancs de sable d’Angleterre, l’industriel s’est volatilisé par-dessus bord.
Les puits de Galicie et la faillite de Munich
Dès l’arrivée du vapeur à Harwich, la nouvelle met les bourses européennes en ébullition. Les journaux berlinois et parisiens crient au complot. En fouillant les comptes de l’inventeur, les enquêteurs découvrent pourtant un champ de ruines. Le train de vie pharaonique de sa villa de Munich et les millions de marks versés en royalties par Krupp et MAN masquaient une réalité sordide : Diesel était virtuellement ruiné.
Mauvais spéculateur, l’ingénieur avait englouti sa fortune dans des arnaques de prospection pétrolière en Galicie et des placements immobiliers toxiques dans le sud de la Bavière. Poursuivi pour contrefaçon par les héritiers de l’inventeur Emil Capitaine qui lui contestaient l’antériorité de ses brevets sur la chambre de combustion, étranglé par des banques exigeant le remboursement immédiat de centaines de milliers de marks, Diesel voyait le scandale public de la faillite s’abattre sur sa famille.
Avant de quitter Munich pour Anvers, il avait remis à son épouse Martha une valise en cuir bourrée de vingt mille marks en liquide avec consigne de ne pas l’ouvrir avant plusieurs jours. Sur son carnet de rendez-vous de poche, la case du 29 septembre était simplement biffée d’une croix noire tracée à l’encre.
Les sous-marins de Churchill et le contre-espionnage du Kaiser
Si le suicide d’un homme ruiné tient la corde, la piste d’une élimination ciblée hante les états-majors à dix mois des premiers tirs d’août 1914. À Londres, le déplacement de Diesel ne se limitait pas à l’inauguration d’une usine d’assemblage à Ipswich. L’Allemand avait rendez-vous à Whitehall avec l’Amirauté britannique.
À la tête de la Royal Navy, le Premier lord Winston Churchill mène une conversion militaire totale : basculer la flotte de guerre du charbon vers le fioul lourd. Pour ses sous-marins de la classe E, l’amirauté anglaise a un besoin vital des brevets les plus récents de Diesel pour concurrencer les torpilleurs de la marine impériale allemande.
Pour les services secrets du Kaiser Guillaume II, voir le père des moteurs de sous-marins livrer ses secrets de fonderie et ses plans d’injection aux arsenaux britanniques représentait une trahison intolérable. L’ingénieur a-t-il été jeté par-dessus bord pour couper le câble avant qu’il ne parle à Londres ? Les archives militaires allemandes n’en ont jamais gardé trace, mais la paranoïa d’espionnage de l’automne 1913 a immédiatement nourri la thèse d’un assassinat politique.
Le couteau de poche rouillé repêché au large de Flessingue
Le dénouement tourne au sordide dix jours plus tard. Le 10 octobre 1913, l’équipage du bateau-pilote néerlandais Coertsen aperçoit un corps flottant entre deux eaux dans l’estuaire de l’Escaut oriental. La dépouille est dans un état de décomposition avancée après dix jours de dérive sous les coques. La mer étant trop démontée et le pont trop exigu pour hisser le cadavre à bord, les marins hollandais se contentent d’accrocher le corps au gaffe, de vider les poches de la veste et de relâcher les restes dans les flots.
Quelques jours plus tard, dans les bureaux de la douane à Flessingue, un jeune homme blême examine les quatre objets posés sur une table en bois : un étui à lunettes cerclé d’or, une boîte de pastilles pour la toux, un portefeuille en cuir vide et un couteau de poche rouillé à manche en nacre. Eugen Diesel reconnaît immédiatement le canif de son père. Le corps, lui, ne sera jamais repêché.
À l’aube du carnage industriel de 14-18, l’homme qui avait imaginé un moteur propre pour libérer les artisans du monopole du charbon laissait ses inventions faire la fortune des arsenaux et des fabricants de blindés, pendant que ses dettes s’éteignaient au fond de la vase de la mer du Nord.
