Au Mondial de l’Automobile de Paris, le stand Alpine (hall 6, stand A22) tente de conjurer un silence industriel pesant. Depuis l’arrêt définitif des chaînes de l’A110 thermique en juin dernier, la manufacture dieppoise tourne au ralenti dans l’attente de son avenir sur batterie. Pour meubler ce vide de dix-huit mois, la marque expose deux manifestes : l’A310 Vision, un coupé sculptural célébrant les cinquante ans de la V6 et les cinquante-cinq ans de la variante originelle, et une maquette drapée dévoilant les proportions exactes de la prochaine A110 attendue début 2028. Mais sous les plis de ce drap bleu affleurant, les équipes de design menées par Antony Villain ont glissé une anomalie géométrique qui en dit long sur les doutes de l’état-major : les voies avant et arrière grandissent de six centimètres par rapport à la berlinette actuelle, expressément dimensionnées pour pouvoir y réimplanter un bloc essence hybride en cas de rejet du tout-électrique.
A110 2028 : Le refus du plancher sandwich et la répartition 25/75
La fiche technique de la future berlinette confirme le casse-tête de l’électrification sur une stricte deux places. Pour préserver une hauteur de toit sous 1,25 mètre et une assise au ras du goudron, les ingénieurs ont proscrit la plateforme skateboard classique. Empiler des cellules d’accumulateurs sous les fesses du pilote aurait inévitablement transformé l’auto en crossover ramassé.
La solution retenue reprend l’architecture des supercars thermiques à moteur central. Le pack d’accumulateurs de 71,2 kWh bruts a été scindé en deux compartiments distincts : un quart de la capacité chimique (25 %) est logé sous le capot avant, tandis que les trois quarts restants (75 %) sont massés verticalement entre le dos des baquets et le train arrière. Cette disposition reconstitue le moment d’inertie polaire de feue la version thermique.
L’empreinte au sol s’allonge légèrement au-delà des 4,18 mètres du modèle historique, tandis que les flancs très creusés adoptent l’arête aérodynamique inspirée du cône de choc du Concorde. L’absence totale d’aileron arrière impose un diffuseur d’air démesuré sous la coque et un carénage intégral du soubassement. Quant à ce fameux élargissement des voies de six centimètres, il trahit le pragmatisme des bureaux d’études : si le cadre réglementaire européen s’assouplit ou si la clientèle refuse de débourser plus de 80 000 euros pour des kilowatts, l’espace d’atelier existe déjà au millimètre près pour loger un quatre-cylindres turbo électrifié sans devoir refondre l’outillage d’emboutissage.

A310 Vision : Caves à pieds, batterie de 78 kWh et phares pop-down
À quelques mètres de là, l’A310 Vision prépare l’étape suivante du plan produit. Attendue sur les routes pour la fin 2028, la version de série ne sera pas la stricte biplace exposée Porte de Versailles, mais un authentique coupé 2+2 reposant sur la plateforme inédite APP (Alpine Performance Platform).
Ici, le volume habitable arrière réclame une toute autre équation d’ingénierie. L’A310 adopte un accumulateur de 78 kWh placé sous le plancher, mais les modules ont été creusés de cavités spécifiques (« foot garages ») pour permettre aux passagers de la seconde rangée de glisser leurs pieds sans devoir adopter une posture de grenouille. Cette architecture, qui existera en propulsion comme en transmission intégrale à deux moteurs, impose une assise et une ligne de toit légèrement plus hautes que sur l’A110.
Le traitement stylistique multiplie les hommages d’atelier à la compétition des années 1970 et 1980. Les passages de roues hypertrophiés s’inspirent directement du Pack GT de 1982 dérivé du Groupe 4 de rallye, accueillant des jantes « bobine » ajourées à trois branches de 20 pouces à l’avant et 21 pouces à l’arrière.
La poupe renonce à toute rétrovision par lunette vitrée pour asseoir un aileron massif rappelant les pièces en mousse polyuréthane noire de l’époque. À l’avant, le bouclier aspire l’air par un conduit S-Duct qui ressort au centre du capot pour plaquer le train avant, tandis que les projecteurs réinterprètent la rampe à six optiques d’origine via un mécanisme « pop-down » inversé : la peau de carrosserie s’abaisse pour démasquer les projecteurs au lieu de les faire jaillir du capot.

Le choix du cockpit analogique contre le vieillissement des écrans
L’autre arbitrage salutaire concerne la vie à bord. Face aux planches de bord contemporaines surchargées de dalles numériques qui transforment les cockpits en interfaces informatiques vite obsolètes, Alpine verrouille son ergonomie.
L’intérieur définitif de l’A110, dont la présentation officielle est programmée pour le printemps 2027, tournera le dos au gigantisme des écrans. L’habitacle de l’A310 Vision en donne la clé : l’instrumentation se résume à deux compteurs numériques ronds focalisés sur les données de pilotage, sans distraction parasite. Les réglages dynamiques restent confiés à des contacteurs physiques francs. Une exigence dictée par la longévité : sur des sportives vouées à intégrer les garages de collectionneurs pendant plusieurs décennies, la prolifération logicielle reste le pire ennemi de la valeur résiduelle.
Confrontation technique : Les deux futures sportives de Dieppe (2028)
| Paramètre technique | Alpine A110 (Série début 2028) | Alpine A310 (Série fin 2028) |
| Gabarit / Silhouette | Coupé 2 places strict (~4,20 m, hauteur ~1,25 m) | Coupé Grand Tourisme 2+2 (plus haut et plus long) |
| Plateforme châssis | Structure aluminium spécifique dérivée | Plateforme modulaire dédiée APP (Alpine Performance Platform) |
| Voies / Trains roulants | Élargies de +6 cm (compatibilité thermique réservée) | Ailes ultra-larges type Pack GT Groupe 4 (jantes 20″ et 21″) |
| Capacité batterie | 71,2 kWh bruts | 78 kWh bruts |
| Implantation batterie | Scindée : 25 % avant / 75 % centrale arrière (pas de skateboard) | Sous plancher creusé (« caves à pieds » passagers arrière) |
| Transmission | Propulsion arrière (1 moteur) | Propulsion ou transmission intégrale (1 ou 2 moteurs) |
| Aérodynamique | Fond plat intégral, diffuseur sans aileron, flancs Concorde | S-Duct sur capot avant, gros aileron Pack GT sans lunette arrière |
| Poste de pilotage | Deux compteurs ronds, ergonomie physique (révélation printemps 2027) | Deux compteurs ronds épurés, absence de dalles géantes |
L’info en plus : Pourquoi la batterie scindée est la seule parade au roulis
En refusant d’installer un pack de batterie d’un seul bloc sous le plancher de l’A110, les ingénieurs de Dieppe ont résolu une contradiction physique majeure. Sur un véhicule de moins de 1,30 mètre de haut, l’installation d’accumulateurs sous l’assise impose de remonter le centre de gravité vertical des passagers de près de dix centimètres, ce qui oblige à durcir les barres antiroulis et dégrade le confort de filtration cher à Alpine. En rejetant 75 % des cellules derrière la cloison pare-feu à la manière du bloc quatre-cylindres turbo 1.8 TCe historique, l’auto conserve un point de hanche (H-point) au plus près du bitume, garantissant un contrôle précis des mouvements de caisse sans devoir verrouiller excessivement la suspension.
