Pendant dix ans, l’état-major de Cupertino a entretenu le fantasme d’une révolution automobile clés en main. Des milliards de dollars de recherche engloutis dans les laboratoires secrets de Sunnyvale, des débauchages à prix d’or chez Porsche et Tesla, et des prototypes virtuels sans volant ni pédales censés dicter l’avenir de la mobilité aux constructeurs de Détroit et de Stuttgart. Le projet Titan s’est finalement éteint dans l’indifférence générale au printemps 2024, victime de ses propres chimères algorithmiques. Deux ans plus tard, la nomination de John Patrick Ternus à la direction générale d’Apple le 1er septembre 2026 referme définitivement la parenthèse avec une ironie mordante : le nouveau dirigeant de la première capitalisation boursière mondiale passe ses dimanches à dompter une machine thermique brutale de sept cents chevaux sur les vibreurs de Laguna Seca.
L’ingénieur en mécanique et le chrono du Corkscrew
Dans une Silicon Valley dominée par les gestionnaires de fonds indiciels et les théoriciens de l’intelligence artificielle générative, le parcours de John Ternus tranche radicalement avec l’orthodoxie managériale. Entré chez Apple en 2001 après des études de génie mécanique à l’université de Pennsylvanie, ce technicien de cinquante-et-un ans s’est imposé en interne comme le maître d’œuvre des usinages d’aluminium de précision et de la bascule historique des Mac vers les puces Apple Silicon. Mais loin des présentations feutrées de l’Apple Park, l’homme cultive une passion physique pour le pilotage sur circuit fermé.
Sur le tracé vallonné de WeatherTech Raceway Laguna Seca, à une heure et demie de route au sud du campus californien, Ternus ne joue pas les collectionneurs contemplatifs. Au volant de sa propre monture, l’ingénieur claque des tours en moins d’une minute et quarante secondes. Réaliser un tel chrono sur cette boucle technique de 3,6 kilomètres réclame un engagement sans réserve, notamment au sommet du virage huit : le légendaire Corkscrew, cette chicane en aveugle qui plonge brutalement de l’équivalent de cinq étages entre les chênes et le sable de dégagement, où la moindre hésitation sur la trajectoire envoie une coque en carbone percuter les rails de sécurité.
Soixante-dix-sept exemplaires et du bois de 917 pour Moby Dick
L’outil avec lequel le patron de la tech américaine lime le bitume résume son dédain pour l’automobile connectée. Sa voiture est une Porsche 935 contemporaine, dévoilée par le constructeur de Zuffenhausen lors de la Rennsport Reunion VI en 2018 sur ce même asphalte de Monterey. Limitée à seulement soixante-dix-sept exemplaires facturés plus de 800 000 euros hors taxes à leur sortie d’usine, cette pistarde non homologuée pour la route et bannie de toute compétition officielle FIA a été conçue pour le seul plaisir mécanique de quelques propriétaires avertis.
Bâtie sur la plateforme d’une 911 GT2 RS de génération 991, l’auto pousse l’hommage à la 935/78 des 24 Heures du Mans jusqu’au moindre détail d’atelier. La carrosserie allongée en composite de fibre de carbone s’étire sur près de 4,90 mètres avec un aileron arrière démesuré, les jantes aérodynamiques pleines évoquent l’époque de Jacky Ickx, tandis que les rétroviseurs proviennent directement de la 911 RSR de course et les feux arrière verticaux du prototype 919 Hybrid LMP1.
Sous le capot moteur arrière, aucun électromoteur ni régulateur adaptatif : un flat-six 3,8 litres biturbo délivre 700 chevaux et 750 Nm de couple aux seules roues arrière via la boîte à double embrayage PDK, hurlant à travers des sorties d’échappement en titane inspirées de la 908 de 1968. Dans l’habitacle dépouillé jusqu’à la tôle nue, le pommeau du sélecteur de vitesses en hêtre lamellé-collé rappelle le poste de pilotage de la 917 de 1970.
Miami délaissé pour le retour de la livrée arc-en-ciel
Le contraste avec l’étiquette des géants du numérique s’est affiché publiquement au printemps dernier. Alors que le directeur des services Eddy Cue et les délégations marketing d’Apple investissaient les salons VIP du Grand Prix de Formule 1 de Miami — dont les droits de diffusion américains ont été raflés pour alimenter les abonnements d’Apple TV —, John Ternus manquait à l’appel des réceptions mondaines. Le responsable du matériel avait préféré prendre la direction des stands de Laguna Seca pour une manche du championnat d’endurance IMSA.
Le choix du site n’avait rien d’un hasard logistique : pour célébrer les cinquante ans de la fondation de la marque à la pomme et les soixante-quinze ans de Porsche Motorsport, les deux prototypes d’usine Porsche 963 alignés par l’écurie Penske arboraient une décoration événementielle historique. Un habillage reproduisant à l’identique la fameuse livrée aux bandes arc-en-ciel d’Apple Computer, portée quarante-six ans plus tôt par une Porsche 935 sur le circuit de la Sarthe.
En installant aux commandes un ingénieur capable de doser le point de corde d’une propulsion de sept cents chevaux à deux cents kilomètres-heure, Apple referme sans regrets les prétentions professorales de la tech sur l’automobile. Après avoir gaspillé une décennie à promettre la mort du plaisir de conduire au profit d’écrans autonomes, le nouveau maître de Cupertino rappelle par ses propres tours de piste que la liaison mécanique entre l’asphalte et les mains d’un homme conserve une intensité qu’aucun algorithme ne parviendra jamais à reproduire.
L’info en plus : La vraie aventure mancelle de la 935 Apple de 1980
L’apparition des bandes multicolores d’Apple sur une carrosserie de compétition ne date pas des contrats marketing contemporains. En 1980, l’écurie américaine Garretson Racing prépare une Porsche 935 K3 pour les 24 Heures du Mans. Installé à Mountain View, le patron-pilote Bob Garretson fréquente le même réseau d’ingénieurs locaux que deux jeunes entrepreneurs chevelus qui viennent de lancer l’Apple II : Steve Jobs et Steve Wozniak.
Séduits par l’idée d’offrir une vitrine internationale à leur jeune entreprise d’informatique face aux géants de l’électronique grand public, Jobs et Wozniak acceptent de sponsoriser l’engagement de la voiture n° 71. Confiée au trio formé par Bob Garretson, Bobby Rahal et Allan Moffat, la 935 K3 blanche barrée du logo à la pomme arc-en-ciel fera sensation auprès du public sarthois.
La démonstration tournera court sur la piste : trahie par la surchauffe de son flat-six poussé à près de 800 chevaux, la machine abandonne au milieu de la nuit, à la onzième heure de course, sur une rupture de piston. Devenue une pièce de collection inestimable échangée pour plusieurs millions de dollars lors des ventes aux enchères de Monterey, la 935 K3 de 1980 demeure l’unique incursion directe de la firme californienne sur la grille des 24 Heures.
