Dimanche 9 septembre 1979. L’autodrome de Monza est submergé par une marée humaine vêtue de rouge. Dès l’aube, plus de cent mille tifosi se sont massés le long des rails et dans les tribunes de l’ancien parc royal pour assister au cinquantième Grand Prix d’Italie. Sur la grille de départ, la tension est électrique : en position idéale pour décrocher la couronne mondiale, la Scuderia Ferrari aligne ses deux pilotes phares, le Sud-Africain Jody Scheckter et le funambule québécois Gilles Villeneuve.
Au terme de cinquante tours d’une intensité folle, les deux monoplaces frappées du cheval cabré franchissent la ligne d’arrivée roues dans roues dans un vacarme assourdissant, signant un doublé triomphal devant une foule en délire.
En s’imposant sur les terres sacrées de Monza, Jody Scheckter s’adjuge le titre de champion du monde des conducteurs. Ni les supporters en liesse qui envahissent la piste, ni le Commendatore reclus dans ses bureaux de Maranello ne se doutent alors que ce sacre sera le dernier du vivant d’Enzo Ferrari, ouvrant une interminable traversée du désert de vingt-et-un ans pour la marque italienne.
La 312 T4 : Le chef-d’œuvre aérodynamique de Mauro Forghieri
Pour comprendre la domination de la Scuderia en 1979, il faut mesurer le défi technique auquel l’ingénieur en chef Mauro Forghieri a dû faire face durant l’hiver précédent. Révolutionnée par les Lotus 78 et 79 à effet de sol de Colin Chapman, la Formule 1 impose désormais des pontons latéraux profilés comme des ailes inversées pour plaquer la voiture au sol.
Le problème de Ferrari est d’ordre mécanique : son prestigieux moteur douze-cylindres à plat (le célèbre flat-12 à 180°), bien que délivrant 515 chevaux, est beaucoup trop large pour permettre l’écoulement de l’air dans des tunnels Venturi traditionnels.
Forghieri contourne l’obstacle avec un coup de génie : la Ferrari 312 T4. Avec sa silhouette singulière en forme de pelle à tarte et ses suspensions avant complexes montées à l’intérieur, la monoplace maximise l’effet de sol tout en exploitant la motricité exceptionnelle des pneumatiques radiaux Michelin. Arrivé en début de saison en provenance de chez Wolf pour remplacer Carlos Reutemann, Jody Scheckter fait preuve d’une régularité métronomique, tandis que son équipier Gilles Villeneuve déchaîne les passions par sa pointe de vitesse.
La loyauté de Gilles Villeneuve et le triomphe de Monza
Ce 9 septembre, la menace vient des Renault à moteur turbo de Jean-Pierre Jabouille et René Arnoux, qui occupent la première ligne. Dès l’extinction des feux, Scheckter réussit un départ canon et s’empare des commandes à la première chicane. Les casses mécaniques successives des monoplaces françaises et des Williams de Jones et Regazzoni laissent les deux Ferrari seules aux avant-postes.
Placé en deuxième position, Gilles Villeneuve a mathématiquement la possibilité d’attaquer son coéquipier pour retarder l’échéance du championnat. Mais le Québécois respecte scrupuleusement le pacte tacite établi au sein de la Scuderia.
Pendant plus de vingt tours, Villeneuve fait corps avec son leader, protégeant ses arrières et calquant son rythme au centième de seconde près sans jamais tenter une manœuvre agressive. Les deux 312 T4 passent sous le drapeau à damier séparées par seulement quarante-six centièmes de seconde, déclenchant l’hystérie collective dans la ligne droite des stands.
Le dernier cadeau au patriarche de Maranello
Comme à son habitude depuis des décennies, Enzo Ferrari n’a pas fait le déplacement à Monza. Reclus dans son bureau de Fiorano, le patriarche a suivi le triomphe des siens sur son poste de télévision, les yeux rivés sur les chronos intermédiaires. Dès la fin de la course, le téléphone sonne : Scheckter et Villeneuve lui dédient la victoire et la double couronne mondiale (Pilotes et Constructeurs).
Ce sacre représente l’apogée d’une époque dorée. Neuf ans plus tard, le 14 août 1988, Enzo Ferrari s’éteint à l’âge de quatre-vingt-dix ans sans avoir revu l’un de ses pilotes ceint de la couronne suprême.
Après les disparitions tragiques de Villeneuve en 1982 et les désillusions des années 1980 et 1990, il faudra attendre le 8 octobre 2000 sur le circuit de Suzuka pour voir Michael Schumacher briser la malédiction et succéder enfin à Jody Scheckter au panthéon des champions du monde de Maranello.
