Au salon de Francfort à l’automne 1963, Mercedes-Benz dévoile un mastodonte qui relègue instantanément les limousines de Crewe et de Détroit au rang d’antiquités : la « Grosse Mercedes », matricule W100. Conçue sans aucune contrainte budgétaire par les ingénieurs Fritz Nallinger et Rudolf Uhlenhaut, la Mercedes 600 n’est pas seulement un monument de mécanique allemande ; elle est pensée dès l’origine pour incarner le sommet de la hiérarchie planétaire. Si quelques stars du show-business comme Elvis Presley, John Lennon ou David Bowie succombent à ses charmes, sa déclinaison Pullman à châssis long et sa variante Landaulet vont s’imposer comme l’uniforme motorisé d’un club très fermé : celui des dictateurs et despotes du XXe siècle.
Le chef-d’œuvre hydraulique de Sindelfingen
Pour arracher la suprématie mondiale du grand luxe, la firme à l’étoile développe le premier V8 de son histoire d’après-guerre : le monumental M100 de 6,3 litres à injection mécanique Bosch. Développant 250 chevaux et un couple titanesque de 500 Nm, ce bloc emmène les trois tonnes de la bête à plus de 200 km/h dans un silence d’église. Mais la véritable prouesse réside sous la sellerie en velours ou en cuir pleine fleur : un circuit hydraulique centralisé sous une pression titanesque de 150 bars.
Refusant les moteurs électriques jugés trop bruyants et brutaux, Mercedes confie à l’huile minérale sous pression l’abaissement des vitres, le réglage millimétrique des banquettes, l’ouverture de la malle de coffre, le verrouillage des portes et la manipulation de la séparation chauffeur. Une machinerie d’une sophistication chirurgicale, capable de trancher net un doigt d’enfant si une vitre se referme par inadvertance, mais offrant une fluidité et une discrétion absolue aux puissants installés à l’arrière.
L’internationale des despotes et des coups d’État
Rapidement, la Pullman devient le carrosse incontournable des régimes autoritaires sur tous les méridiens. De la guerre froide aux décolonisations africaines, le carnet de commandes de Sindelfingen se lit comme un registre des procès pour crimes contre l’humanité. Idi Amin Dada en Ouganda parade au volant de son exemplaire alors que son pays sombre dans la terreur ; Mobutu Sese Seko sillonne le Zaïre sous les ovations forcées ; Jean-Bedel Bokassa exige une flotte de Landaulet pour son sacre impérial ruineux en Centrafrique.
L’attrait pour le colosse allemand dépasse les clivages idéologiques. Bien que le marxisme-léninisme proscrive le capitalisme occidental, Nicolae Ceaușescu en Roumanie, Josip Broz Tito en Yougoslavie et Fidel Castro à Cuba adoptent la 600 comme véhicule d’apparat. À Pyongyang, Kim Il-sung en fait la voiture officielle du régime dynastique des Kim, un modèle encore visible des décennies plus tard lors des obsèques militaires retransmises par la propagande nord-coréenne. Au Moyen-Orient, Saddam Hussein et le shah d’Iran garnissent leurs palais de dizaines d’exemplaires richement blindés.
Le témoin muet de la chute des trônes
Ce plébiscite des tyrans tient à la force brute qu’inspire la carrosserie tracée par Paul Bracq et Bruno Sacco. Longue de près de six mètres trente dans sa version à six portes, la Pullman impose une autorité graphique immédiate, écrasant l’asphalte par sa calandre monumentale et ses optiques verticales. Dans sa version Landaulet — dont la banquette arrière se découvre sous une capote en alpaga —, elle offre aux autocrates une chaire théâtrale pour dominer les défilés sans se mélanger à la foule.
Produite au compte-gouttes jusqu’en 1981 à seulement 2 677 exemplaires toutes versions confondues, la Mercedes 600 a survécu à la plupart de ses commanditaires les plus sanguinaires. Abandonnées dans des palais pillés lors de révolutions ou saisies comme biens mal acquis, ces forteresses sur roues rappellent le paradoxe d’une merveille d’ingénierie rationnelle, devenue pour l’éternité l’armure préférée de la démesure et de la tyrannie humaine.
