À la fin des années quatre-vingt-dix, le paysage automobile européen assiste impuissant à la déferlante des monospaces compacts initiée par le Renault Mégane Scénic. Prise de court, la maison Fiat refuse pourtant de se contenter d’une simple copie de la recette française. Dirigée par un esprit d’innovation fidèle à la culture des micro-espaces italiens, la marque turinoise confie à son Centro Stile une mission vertigineuse : réinventer l’habitabilité familiale dans moins de quatre mètres de long. De cette audace absolue naîtra, à l’automne 1998, un chef-d’œuvre d’architecture intérieure tragiquement emballé dans l’une des carrosseries les plus déroutantes et raillées de l’histoire automobile.
Le génie architectural d’une cabine 3×3
Sous la houlette du designer Roberto Giolito, les ingénieurs de Turin conçoivent le véhicule de l’intérieur vers l’extérieur. Pour préserver un coffre généreux de plus de quatre cents litres tout en contenant la longueur totale à seulement 3,99 mètres, le constructeur fait le choix révolutionnaire d’élargir la carrosserie à 1,87 mètre. Cette largeur inédite pour une citadine permet d’implanter deux rangées de trois véritables sièges individuels identiques. Le passager avant central bénéficie d’une assise légèrement reculée pour ne pas gêner les mouvements du conducteur, tandis que le levier de vitesses surélevé sur la planche de bord et l’absence totale de tunnel de transmission libèrent un plancher parfaitement plat.
L’expérience à bord évoque celle d’une bulle de verre futuriste. Grâce à une ceinture de caisse exceptionnellement basse et à des vitres latérales quasi verticales, la surface vitrée baigne l’habitacle d’une lumière naturelle éclatante, offrant une visibilité panoramique sans équivalent sur le marché. Modulables, rabattables et extractibles, les sièges transforment la cabine en salon ambulant ou en petit utilitaire au gré des besoins. La pertinence de ce concept est telle que le Museum of Modern Art de New York (MoMA) expose le Multipla en 1999 dans le cadre de son exposition consacrée aux automobiles marquantes du siècle à venir, saluant une leçon d’optimisation de l’espace.
Le bourrelet stylistique de la discorde
Le problème est que le public n’achète pas une voiture depuis l’intérieur. Voulant marquer une rupture visuelle totale avec les camionnettes familiales conventionnelles, le Centro Stile sculpte une carrosserie bi-corps anthropomorphique qui suscite l’effroi dès sa révélation. La face avant, scindée en deux étages distincts, arbore un étrange pli de tôle surnommé le « bourrelet », niché juste sous la base du pare-brise pour accueillir deux projecteurs longue portée ronds. Combiné à des feux de croisement disposés plus bas et à un capot plongeant, l’ensemble donne au Multipla l’allure d’un dauphin hagard ou d’un canard mutant.
Cette plastique jugée repoussante annihile instantanément toute velléité d’achat chez la majorité des pères et mères de famille. Les plaisanteries cruelles fusent dans les cours de récréation comme sur les plateaux de télévision, les émissions britanniques rivalisant d’ingéniosité pour décerner au modèle le titre de voiture la plus laide du monde. Même les campagnes publicitaires décalées orchestrées par Fiat, proclamant avec autodérision que l’on n’est pas obligé d’être beau pour être génial, échouent à lever le tabou esthétique.
Du conformisme tardif au statut d’icône culte
Si le marché domestique italien lui réserve un accueil bienveillant grâce à la fidélité des familles et des chauffeurs de taxi urbains, les ventes s’effondrent rapidement au-delà des Alpes. Paniqué par cet échec commercial international, le groupe Fiat cède à la panique en 2004 et procède à un restylage en profondeur. En greffant une calandre rectiligne et des feux banals empruntés au petit monospace Idea, les designers suppriment le fameux bourrelet frontal. Le résultat s’avère pire encore : devenu anonyme et insipide, le Multipla Phase 2 perd l’audace qui faisait sa singularité sans jamais réussir à convaincre les foules, jusqu’à sa mise à la retraite définitive en 2010.
Le temps a pourtant rendu justice à cette soucoupe roulante. Près de trois décennies après son lancement, le Fiat Multipla de première génération suscite un attachement nostalgique puissant et une reconnaissance unanime pour son sens pratique visionnaire. Dépassant le stade de la moquerie pour devenir une véritable mascotte de la pop culture, il incarne le paradoxe ultime de l’automobile moderne, où le génie fonctionnel absolu a été crucifié par le diktat du regard extérieur.
